Avant-propos
Le château de La Grande-Jaille doit son nom à la famille qui a construit le premier manoir. Il s’agit de la famille angevine des La Jaille, établie en Loudunais au XIIIème siècle. Au cours de la guerre de Cent Ans, un de ses membres, Jehan de La Jaille, s’illustre brillamment à la défense de Loudun. En 1405, ses fils se partagent son héritage et leurs descendants sont qualifiés dans les deux branches de seigneurs de La Jaille. Cette ambiguïté est à l’origine de la controverse concernant l’édification du château Renaissance, tantôt attribuée à René II de La Jaille, capitaine général de l’arrière-ban de France et dernier seigneur de la branche aînée loudunaise, tantôt à Nicolas Coustureau, président en la chambre des comptes de Bretagne. Cette monographie donne un éclairage nouveau sur ce point d’histoire locale en traitant la vie parallèle des seigneurs de La Jaille en Loudunais et ceux de La Jaille en Sammarçolles aux XVème et XVIème siècles. Un troisième compétiteur entre également en lice pour la construction de la demeure actuelle en la personne de Charles Clément, prévôt des maréchaux du Loudunais.
A partir du XVIIème siècle, les propriétaires sont connus avec certitude. Mexme Gallet, contrôleur des finances sous Louis XIII, donne au château de La Jaille son aspect extérieur définitif. A cette époque la seigneurie de La Jaille s’étend sur les paroisses de Sammarçolles et Villiers Sainte-Radegonde. Elle relève directement du roi de France, qui accorde l’autorisation d’ajouter un pont-levis. La terre de La Jaille passe ensuite à François de La Barre, orfèvre de la Reine. A partir du milieu du XVIIème siècle et durant plus de cent ans La Jaille est le fief patrimonial d’une famille d’origine allemande les Borstel. Le fondateur de la branche française, Adolphe de Borstel, diplomate et homme d’esprit est un ami de l’écrivain Guez de Balzac. Sous le règne de Louis XV, son petit-fils le comte Gabriel de Borstel, maréchal des camps et armées du Roi et premier lieutenant général de l’Artillerie de France, trouve une mort glorieuse à la bataille de Plaisance, où il commandait l’artillerie. Dans le dernier quart du XVIIIème siècle la seigneurie est transmise par héritage à Jeanne-Esther de Beauvollier, de qui les frères s’illustrent dans les guerres de Vendée. Son mari Laurent-François Langlois, commissaire aux vivres dans l’armée vendéenne est guillotiné à Saumur en 1793. Au début du XIXème siècle, la propriété est acquise par Pierre-Toussaint Bertrand, grand propriétaire terrien en Loudunais.
Le décès de sa petite-fille, la princesse Emilie-Céleste de La Tour d’Auvergne Lauraguais, épouse de l’avant dernier ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, est fatal pour le château, qui tombe en ruine. En 1928, l’Etat classe le château de La Jaille Monument historique et le sauve partiellement. L’édifice renaît véritablement à la fin du XXème siècle grâce à une restauration entreprise par ses propriétaires sous l’égide de la conservation des Monuments historiques
La petite province du Loudunais
Le château de La Jaille ou de La Grande-Jaille doit son nom à la famille qui a possédé la terre sur laquelle il est bâti. Il est situé à la sortie est du bourg de Sammarçolles sur la route de Villiers, ancienne paroisse, de nos jours hameau de Messemé. La paroisse de «Saint-Marsolle», altération de Saint-Martial, devenue plus tard la commune de Sammarçolles est localisée à cinq kilomètres de Loudun, capitale du Loudunais. Ce territoire est situé aux confins de trois provinces l’Anjou, la Touraine et le Poitou.
Le Loudunais dépend du Poitou
A l’époque carolingienne (751-987), le Loudunais fait partie du Poitou. Loudun est le chef-lieu d’une «viguerie», le viguier – ou vicomte – étant délégué par le comte de Poitou pour rendre la justice en son nom. Vers 800, après la mort de son épouse Luitgarde, Charlemagne se rendit à Loudun. «La situation en est agréable et Charlemagne, l’ayant choisie pour dissiper la tristesse que lui occasionnait la mort de la reine, y séjourna pendant quelques jours».
Le Loudunais dépend de l'Anjou
En 987, le Loudunais passe sous la suzeraineté des comtes d’Anjou, tandis que dans l’ordre spirituel ses paroisses continuent de relever du diocèse de Poitiers. Cette double allégeance permet au Loudunais de développer ses coutumes propres. Vers 1140, Geoffroy le Bel, comte d’Anjou, prend le surnom de Plantagenêt. Son fils Henri II, couronné roi d’Angleterre en 1154, règne sur un immense empire allant de l’Angleterre à l’Aquitaine. Il fait de Chinon le centre de ses possessions continentales.
Le Loudunais rattaché au royaume de France
Cette situation prend finn en 1206, avec la confiscation par Philippe Auguste des terres de son vassal Jean sans Terre, roi d’Angleterre depuis 1199. A l’exception notable de la Guyenne, l’ouest de la France constitué des provinces de Normandie, du Maine, de Touraine, du Poitou et de Saintonge passe sous la domination directe du roi de France. Le Loudunais est annexé aux domaines de la couronne. Philippe Auguste reconnaît en Loudun la clef stratégique des provinces nouvellement conquises. En 1215 en établissant un baillage royal à Loudun, il fait du Loudunais une véritable petite province indépendante de l’Anjou, de la Touraine et du Poitou. En 1366, le roi Charles V cède le Loudunais à son frère Louis d’Anjou. En 1386 cet apanage est donné par Charles VI à Louis II (1377-1417), fils de Louis Ier, roi titulaire de Sicile et de Jérusalem, comte de Provence. La Maison d’Anjou-Sicile conserve Loudun jusqu’en 1481. La châtellenie de Loudun est alors définitivement réunie à la couronne. Tous les vassaux qui relèvent du château de Loudun rendent désormais hommage directement au roi de France. Le Palais royal construit dans l’enceinte de la forteresse «servait à nos anciens rois pour recevoir les hommages et le serment de fi délité des Comtes d’Anjou, de Touraine et de Poitou ; et c’est pourquoi, dans tous le pays poitevin, on disait anciennement : Loudun, la souveraine chambre du Roi». Loudun devint également le siège d’une élection qui envoya quatre députés aux Etats Généraux de 1484. «Sa juridiction était très étendue : elle commençait dans sa longueur à trois lieues de Nantes et fi nissait à trois lieues de Poitiers ; dans sa largeur, elle commençait à une lieue de Saumur et fi nissait à deux lieues de Parthenay».
Le loudunais dépend fiscalement de la Touraine
En 1542, François Ier découpe la France en seize généralités, dirigées par des intendants. Le Loudunais est rattaché à l’intendance de Tours, chargée entre autres prérogatives des aspects fiscaux, tandis que du point de vue religieux, le Loudunais reste soumis à l’autorité de l’évêque de Poitiers, situation que résume l’ancien adage «Dieu est à Poitiers, le diable à Tours».
La famille de la Jaille
Les seigneurs de la Jaille (1217-1405)
Etablissement d’Amaury de La Jaille en Loudunais
Les La Jaille appartiennent à une très ancienne famille d’Anjou d’ «extraction chevaleresque » dont l’origine remonte à Yvon de La Jaille (950-1020) qui serait un fils – cadet ou bâtard – d’Yves de Creil, comte de Bellême et d’Alençon. Les La Jaille arrivent en Loudunais vers 1217 par le mariage d’Amaury avec Létice de Beuxes qui lui apporte la seigneurie du même nom. C’est un seigneur de quelque importance, puisqu’il jouit du titre de chevalier banneret d’Anjou, ce qui lui confère autorité sur plusieurs chevaliers rassemblés sous sa bannière.
Jehan de La Jaille, chevalier sans peur et sans reproche
Au cours de la guerre de Cent Ans s’illustre Jehan de La Jaille (1324-1405). Ce dernier embrasse en 1340, à 16 ans, la carrière des armes. Plus tard Louis de France, duc d’Anjou, le nomme capitaine du château de Loudun, charge confirmée en 1360 par le régent, futur roi Charles V. En 1360 également, le régent Charles pour récompenser ses services le nomme maître d’hôtel du roi, fonction de cour alors recherchée. En 1369 Jehan de La Jaille repousse victorieusement le connétable John Chandos, qui assiége Loudun. En 1371, il entretient personnellement quatre chevaliers et trente-cinq écuyers – effectifs de banneret – entraîne le connétable du Guesclin devant Moncontour et en chasse l’anglais. Pour le remercier le duc d’Anjou lui accorde, honneur insigne, un fief dans la grande enceinte du château de Loudun qui comprend la « tour dite de Sammarçolles que Jehan avait fait rebâtir à ses frais, le logis qui servait de corps de garde à la poterne que cette tour défendait » et également un terrain sur lequel « les La Jaille firent bâtir un hôtel qui fut un petit palais».
La vie de Jehan de La Jaille n’est qu’une suite de chevauchées, sièges et combats contre l’anglais, ce qui lui vaut « beaucoup d’honneur, mais peu de bien ». En 1397, pour payer le coût de ses campagnes il doit vendre sa seigneurie de Beuxes. Il a trois fils, deux Tristan et Guichart de son mariage avec Jeanne de Gourmont, fille du prévôt de Paris, seigneur de Ranton et le troisième, Pierre de son mariage avec Yseult de Sainte-Maure. Son second fils Guichart n’a pas d’héritier mâle. Son fils aîné Tristan III épouse en 1371 Eléonore de Maillé, fille du seigneur de Brézé. A cette occasion, il reçoit de son père la terre d’Avrillé, mais la résidence seigneuriale devait être modeste, puisqu’il est précisé sur le contrat de mariage, que si elle ne convenait pas aux époux, les nouveaux mariés pourraient, avec leurs enfants et serviteurs, prendre gîte chez leur père au « château de la Grande-Jaille à leurs propres coûts ». Tristan III exerçait « en 1375 la lieutenance de son père au gouvernement de Loudun».
Jehan de La Jaille, outre l’anglais, «combattit le diable par plusieurs fois». Les faits ont été curieusement attestés dans un document de l’époque émargé par les chapelains de Ranton et de La Jaille. Le marquis de Brisay a consigné la légende en fixant « aux halles du Val de Basses, situées en face le château de La Jaille en Sammarçolles, le lieu de la première rencontre avec le diable, affirmant que plusieurs fois le dit Jehan eut à faire à lui ailleurs et toujours le connaissait-il bien». Jehan de La Jaille repose en la collégiale Sainte-Croix de Loudun.
L'héritage de Jehan de La Jaille
Selon Brisay, au décès de Jehan de La Jaille, la branche aînée hérite avec les biens des Gourmont de l’hôtel seigneurial de La Grande-Jaille en Saint-Marsolle. La branche cadette issue d’Yseult de Sainte-Maure, reçoit la métairie, le moulin de Palluau et des terres de culture formant le domaine de la Petite-Jaille, dont une rue de Sammarçolles perpétue le nom. Cette partition du domaine de La Jaille en Sammarçolles, qui repose sur l’exploitation d’archives familiales par le marquis de Brisay, n’est pas corroborée par les documents d’archives publiques. Les liasses «La Jaille» conservées aux archives départementales de la Vienne, ne remontent pas au partage de 1405. De plus les notions de Grande et Petite Jaille n’apparaissent dans des actes qu’à partir de la fin du XVIIIème siècle.
Aussi dans la suite de ce récit on se propose de suivre les deux rameaux issus de Jehan de La Jaille à partir des écrits du marquis de Brisay et du comte de Beauchesne ainsi que des documents d’archives accessibles. De cette confrontation il résulte que les références à la Grande-Jaille chez ces deux historiens concerneraient en réalité l’hôtel de La Jaille au château de Loudun. En effet selon les dernières recherches, la branche aînée hérite des fief et seigneurie de La Jaille au château de Loudun ainsi que de nombreux autres domaines dont Ranton, Bois-Gourmont et Préau, tandis que la branche cadette hérite de la totalité de la seigneurie de La Jaille en Sammarçolles.
Les seigneurs de la Jaille en Loudunais (1405-1621)
Tristan IV
Le fils aîné de Jehan, Tristan III meurt avant son père en 1382, devant Bari, où il avait accompagné son suzerain Louis Ier duc d’Anjou (1360-1384), qui revendiquait le trône de Naples. Son fils, Tristan IV, petit-fils de Jehan de La Jaille, devient alors seigneur de La Jaille en Loudunais en 1405 à la mort de son grand-père. Avec lui, la fortune de la famille prend un nouvel essor, puisqu’il épouse Lorette d’Anjou, héritière de l’importante seigneurie de La Roche-Talbot. Tristan IV suit la fortune de son suzerain, Louis II d’Anjou (1384-1417), l’accompagne à la conquête du royaume de Naples et devient conseiller de Yolande d’Aragon, épouse du prince. Sous le règne de son fils Louis III (1417-1434), il devient capitaine du château de Loudun (1425), capitaine du château d’Angers, chambellan ordinaire du duc et grand sénéchal de Provence (1423). Il meurt en 1429 en Italie, après avoir participé à la victoire d’Aquila, dont il avait été récompensé par le gouvernement de Reggio.
Bertrand Ier
A la mort de Tristan IV, son fils Bertrand Ier lui succède. Il rachète la seigneurie de Beuxes. En 1429 il est nommé capitaine du château de Loudun. Le duc Louis III le nomme conseiller et chambellan, charges renouvelées en 1434 par son frère et successeur René, Duc D’Anjou, Comte de Provence, Duc de Bar et de Lorraine, Roi de Naples et de Jérusalem, que la postérité honore sous le nom du «bon roi René». A la mort de sa mère, Bertrand Ierhérite de La Roche-Talbot, qui dès lorsdevient la résidence principale de la famille. Selon Pithois, l’hôtel de La Jaille en Sammarçolles aurait été utilisé comme pied-à-terre dans le cadre de ses fonctions à Loudun. C’est de fait plus probablement l’hôtel de La Jaille au château de Loudun, qui devait servir de résidence à Tristan III lors de ses déplacements en Loudunais.
Pierre Ier
Pierre Ier (1419-1483) succède à son père Bertrand Ier à la tête de ses domaines. Il épouse Isabeau de Beauvau, fille de Bertrand, seigneur de Pressigny, conseiller, chambellan de Charles VII et premier président en la chambre de ses comptes. Son beau père Bertrand de Beauvau se remarie en 1467 avec Blanche d’Anjou, fille naturelle du Roi René. Le contrat précise que les enfants du marié sont «bien certains du grand honneur, bien et profit qui à eux et à chacun d’eux pût advenir au moyen dudit mariage». De fait Pierre Ier de La Jaille fait une brillante carrière au service des ducs d’Anjou. Il devient grand sénéchal de Provence et grand chambellan du Roi de Sicile, le roi René. Comme ses ancêtres il est également capitaine du château de Loudun. Pierre de La Jaille, considéré comme «cousin» du roi, est l’un des trois seigneurs de la Cour autorisés à se couvrir en sa présence. Son épouse est dame d’honneur de la reine de Sicile. A la mort du Roi René en 1480 ses charges sont confirmées par son neveu et successeur Charles II d’Anjou. Ce prince meurt l’année suivante. Pierre de La Jaille en est d’autant plus bouleversé qu’il devait entrevoir sa disgrâce prochaine. César Nostradamus a laissé un captivant récit de ses obsèques à Aix-en-Provence. «Jean de Lacépède, personnage noble, de lettres et d’autorité, prononça l’oraison funèbre, d’une façon magnifique, tirant des larmes de toute la ville ensemble. Et le prince fut conduit d’un nombre infini d’hommes qui fondaient en larmes et en pleurs, mais singulièrement du seigneur de La Jaille, son grand sénéchal, lequel portait le deuil, tout couvert de velours noir, et traînant de même son cheval, chose très funeste et fâcheuse à voir, marchant à la queue du chariot, soupirant et sanglotant du départ d’un si bon maître» (cité par Beauchêne).
Louis XI, héritier de la Provence, révoque le grand sénéchal, qui meurt en 1483. Selon Beauchêne, sa veuve «Isabeau quitte la Roche-Talbot, pour aller inaugurer une existence moins mondaine au château de La Grande Jaille, dont elle avait l’usufruit en douaire». C’est plus vraisemblablement à l’hôtel de La Jaille à Loudun qu’Isabeau se retire. Elle s’y remarie avec un gentilhomme du Loudunais, Arthur de Velort, seigneur de la Chapelle-Bellouin et vécut jusqu’en 1513.
Hardouin
Hardouin de La Jaille succède à son frère Pierre Ier dans les fiefs d’honneur et d’aînesse de la maison. Il est chevalier du croissant depuis la fondation en 1448 de cet ordre par le Roi René, Roi titulaire de Jérusalem, de Sicile et d’Aragon.
Attaché à la personne de Jean d’Anjou, fils du Roi René, Hardouin de La Jaille sert son prince en Anjou, en Provence, en Italie et en Aragon, mais surtout dans le duché de Lorraine, dont Jean d’Anjou, devient le titulaire en 1453 au décès de sa mère. Durant de nombreuses années en résidence à Nancy, Hardouin de La Jaille laisse son nom à l’hôtel qu’il occupe dans cette ville. Il est également l’auteur d’un code sur les duels au XVèmesiècle. Il meurt en 1493 sans héritier direct.
Bertrand II
Son frère Bertrand II reprend tous les biens du patrimoine. Il se marie avec Catherine Le Roy, fille du seigneur de Chavigny, par qui la seigneurie de Basses arrive dans l’escarcelle des La Jaille. Le frère de Catherine est gouverneur de Loudun. Les Le Roy descendent par leur mère de l’illustre famille des barons de Saint-Cassien (actuelle commune d’Angliers).
Son mariage avec Catherine Le Roy le rapproche de la cour, où Louis XI le nomme échanson en 1468. Charles VIII le crée conseiller et chambellan. Il meurt en 1496 au retour d’une campagne en Italie.
René Ier
Le fils de Bertrand II, René Ier de La Jaille épouse en 1494 Jeanne Hérisson, fille du seigneur de la Chétardière. Sa mort, le 15 octobre 1515, laisse croire qu’il prît part à la bataille de Marignan et qu’il ne survécût pas à certaines blessures. Il avait attribué l’usufruit de ses terres du Loudunais à sa veuve, qui en jouit jusqu’en 1541.
René II
René II de La Jaille, né avant 1500, succède à son père René Ier. A cette époque la branche des La Jaille, seigneurs de Durtal, s’éteint avec Marguerite de la Jaille, qui porte cette seigneurie dans la famille de Scépeaux par son mariage avec René de Scépeaux. Leur fils François de Scépeaux (1510-1571), cousin et contemporain de René II de La Jaille, plus connu sous le nom de Maréchal de Vieilleville, comte de Durtal, occupe de hautes fonctions militaires et diplomatiques sous le règne de Henri II et la régence de Catherine de Médicis. Le mariage de sa sœur Claude en 1518 à Loudun avec Guy de Laval rapproche René II d’une autre grande famille, les Laval, dont était déjà issue sa grand-mère maternelle. Deux ans plus tard, la mère de René II de La Jaille, Jeanne Hérisson se remarie avec Gabriel de la Châtre, seigneur de Nançay. Ce dernier, conseiller et chambellan de François Ier, gouverneur et lieutenant du Berry, est également l’un des gouverneurs des enfants de France. Enfin son mariage en 1530 avec Madeleine de Montgommery allie René II de La Jaille à la puissante famille des comtes de Lorges. C’est son beau-frère Gabriel de Montgommery «qui eut le malheur de blesser mortellement le roi Henri II»12 au cours d’un tournoi fatal en 1559. Grâce à ses hautes protections familiales, René II fait de fréquents séjours à la Cour des Valois et vers 1540 il est nommé «gentilhomme ordinaire de la chambre».
Il reçoit cependant une éducation militaire, participe en 1535 à la prise de Turin et en 1537 au siège de Montcallieri à la tête de cent hommes. Poursuivant sa carrière, il reçoit le commandement de mille hommes de pied avec lesquels il combat à la bataille de Cérisoles en 1544. En 1547, le roi Henri II le nomme capitaine général de la noblesse de France sujette au ban et arrière-ban, charge qu’avait créée François Ier pour Jacques de Montgommery. En 1548 René II est nommé sénéchal d’Anjou. Il appartient également dès 1541 au cercle très fermé des chevaliers de l’Ordre du roi (Saint-Michel).
En 1553 il commande les trois mille cavaliers de l’arrière-ban de France, participe au siège de Cambray et à la bataille de Cateau-Cambrésis. En 1555, toujours à la tête de l’arrière-ban, il est défait entre Arras et Bapaume. Capturé par les Espagnols, René II doit payer une forte rançon de 20 000 écus, ce qui va en partie le ruiner. Selon Brisay «Il dut vendre plusieurs terres en Anjou et Loudunois. Celle qui nous intéresse le plus, La Grande-Jaille fut achetée par Louis de la Grésille, qui eut à ce sujet un procès avec Gabriel d’Apchon, gendre de René II, en 1557». C’est en réalité le fief de La Jaille au château de Loudun, qu’il dût temporairement aliéner.
On trouve également trace à cette époque d’emprunts de sa part auprès de deux créanciers pour un montanttotal de plus de 6 000 livres. Il meurt deux ans après et sa fille unique Françoise, épouse du baron Gabriel d’Apchon, rachète ses terres par droit de reprise féodale.
La difficile succession de René II de La Jaille
Gabriel d’Apchon, le gendre de René II, délègue son épouse pour régler la succession de son beau-père faisant une procuration en date du 11 avril 1558 «pour vendre, aliéner, céder, transporter, engager, bailler à ferme et à loyer la terre et seigneurie de La Jaille (en Loudunois) étant de la succession dudit défunt seigneur de La Jaille pour parvenir à l’acquit des dettes de ladite maison». Peu après Françoise de La Jaille baille à un nommé Jacquelot et ses consors la terre et seigneurie de La Jaille pour 9 ans moyennant un prix annuel de 3 500 livres et une avance de 8 000 livres. Cette opération ne se passe pas très bien, puisque dès 1563 elle fait un nouveau bail de sa terre et seigneurie de La Jaille en Loudunois à Maître Laurent de La Mare, demeurant en la ville de Loudun en promettant à ce dernier de lui «faire céder et transporter par ledit Jacquelot et ses copreneurs ladite terre et seigneurie». En 1565, Gabriel d’Apchon, considérant que sa procuration «était mal exécutée» puisque l’argent reçu des ventes et aliénations n’avait pas été utilisé au paiement des dettes, la révoque. Son épouse demande alors la protection du parlement de Paris, qui la lui accorde, rendant un arrêt lui permettant «d’engager, vendre, aliéner partie des dit biens moins dommageables, utiles et profitables, par l’avis de ses plus proches parents… pour les deniers qui en proviendront être employés en l’acquit des dettes dudit seigneur de La Jaille, son père». Françoise de La Jaille meurt en 1568 et Gabriel d’Apchon, au nom de ses enfants, poursuit l’assainissement de la succession de son beau-père. Il décède vers 1578. Quelques années plus tard, en 1581, la succession du couple est réglée au profi t de leurs enfants.
Dans l’inventaire des biens du baron et de la baronne d’Apchon, on lit dans la liste de ceux appartenant à cette dernière «la terre et seigneurie de La Jaille en Loudunois, consistant en deux maisons étant près le château de la ville de Loudun, avec un grand jardin, lesquelles maisons et jardins doivent au roi, à cause de son château de Loudun, la somme de 48 sols». C’est cette pièce qui apporte la preuve que la Grande-Jaille n’a pas été comprise dans la part de la branche aînée lors de la succession de Jehan de La Jaille en 1405.
Les Apchon
Jacques d’Apchon, second fils de Françoise de La Jaille, hérite en 1581 des biens de sa mère en Loudunais, son frère aîné Charles héritant de La Roche-Talbot et des biens patrimoniaux des Apchon en Auvergne. Ce dernier se marie avec Louise de Châtillon d’Argenton, de qui il a une fille unique Renée d’Apchon. Charles d’Apchon meurt avant son épouse Louise qui avait reçu en douaire La Roche-Talbot. Puis en 1612 Renée d’Apchon, qui avait épousé Jacques de Beauvau, seigneur du Rivau et baron de Saint-Gatien (Cassien), meurt au château du Rivau sans enfant, faisant de son oncle Jacques l’héritier de La Roche-Talbot. Afin de rentrer immédiatement en possession de la vaste seigneurie de La Roche-Talbot, Jacques d’Apchon traite avec sa belle-sœur Louise de Châtillon, lui échangeant son douaire sur La Roche-Talbot contre les terres en Loudunais qu’il avait héritées de sa mère. Louise de Châtillon, qui s’est remariée avec Gilbert du Puy du Fou, entre ainsi en possession des propriétés loudunaises des ascendants maternels de son premier mari, qu’elle possède désormais en pleine propriété pour en faire hériter sa fille issue de son second mariage Ysabelle du Puy du Fou. Cette dernière épouse en 1612 Charles de La Touche, seigneur des Planches-Laudardières et de Fromenteau. A la mort de son époux en 1624, Ysabelle du Puy du Fou entre au couvent des religieuses bénédictines d’Angers, où elle prononce ses vœux en 1631. Entre temps en 1621, Louise de Châtillon sa mère a vendu l’ensemble de ses terres loudunaises à Paul Aubin, écuyer, seigneur de Bourneuf, huissier des ordres du Roi. Lorsqu’elle hérite de sa mère, Ysabelle du Puy du Fou fait alors don de toute sa fortune aux religieuses bénédictines, qui font bâtir avec ces 100 000 écus un couvent à Chinon et deux à Paris. Sous le nom de Marie de La Croix, elle devient par la suite Mère Prieure de celui de la rue de Vaugirard, l’un des deux couvents parisiens construits grâce à son héritage Loudunais.
Ainsi la seigneurie de La Jaille en Loudunais à laquelle les La Jaille avaient donné leur nom sort de leur descendance. La branche aînée s’éteint avec René II, mais le nom s’est perpétué jusqu’à nos jours50avec la branche cadette, issue du second mariage de Jehan de La Jaille, appelée selon Brisay branche tourangelle de la Tour Saint-Gelin, en raison de la seigneurie éponyme proche de Richelieu et Sainte-Maure de Touraine, où habiteront les descendants de Pierre III, troisième fils de Jehan de La Jaille.
Les seigneurs de la Jaille en Sammarçolles (1405-1526)
Pierre III
En 1405 lorsque Jean de La Jaille meurt «sourd, idiot, impotent de ses membres», il laisse de son second mariage avec Iseult de Sainte-Maure un fils Pierre III, né en 1375. Grâce à l’entremise de sa mère, Pierre III épouse Jeanne du Tilleul, petite-fille et héritière de Jean du Tilleul, originaire de Loches, qui avait passé sa vie au service de la maison de Sainte-Maure, une des plus puissantes du pays, comme conseiller, intendant, puis sénéchal de leurs domaines. En 1396, un an après la mort de son beau-père, Pierre de La Jaille se présente comme l’héritier des seigneuries de la Mothe et de Draché. Son épouse meurt en 1405 et lui en 1420, laissant une fille Yseult et quatre fils «lesquels ont été gens de guerre et toujours à la défense du royaume».
Charles II
Leur fils aîné Charles II, né avant 1400, est qualifié par Brisay de seigneur des Roches, de la Petite-Jaille et Palluau en Loudunois, de la Motte-Yvon, Draché, la Tour Saint-Gelin, en Chinonais, le Châtellier et les Bournais, près Loches. Brisay cite « un papier de famille », relatif au renouvellement d’un bail pour la Petite-Jaille en 1446, dans lequel Charles II est traité de «noble et puissant seigneur» par son fermier Antoine Pasquier. De nouveau pour la Petite-Jaille, il consent en 1453 une location de terre à Antoine Pasquier. Charles II de La Jaille séjournait ordinairement au château de la Motte-Yvon proche de Sainte-Maure. On le voit figurant comme agent de conciliation, de même que Macé Tiercelin, seigneur de la Roche-du-Maine sur un accord daté du 20 août 1442 entre l’archevêque de Tours Jean Bernard et le seigneur de Marmande, Louis du Bueil. Grâce à son mariage avec une des filles de Thibault Rabasté et Colette des Bourdeaux, seigneur et dame des Roches, il devient également seigneur des Roches-Rabasté, fief situé dans les faubourgs est de Loudun et non loin du moulin de Palluau, dépendant de la seigneurie de La Jaille. Charles II meurt en 1453 laissant trois enfants : deux fils Pierre IV et Simon Ier et une fille.
Pierre IV
Le fils aîné de Charles II, Pierre IV eut des démêlés avec les agents du domaine royal de Loudun au sujet de sa terre des Roches vis à vis de celle de La Jaille, terminés par l’obtention de lettres royales, données à Plessis-les-Tours en janvier 1482, stipulant la réunion en un seul hommage de la Maison de La Jaille près Sammarçolles, des prés de Longe Pré et de la seigneurie des Roches. Pierre IV meurt après le 4 avril 1492, date de son aveu au château de Loudun pour sa terre de La Jaille, qu’il avait attribuée à son frère Simon.
Pierre IV avait épousé Marguerite de Cousdun, fille de Guillaume, chevalier, seigneur des Ouches et de Marie de Clermont. Il eut de ce premier mariage une fille Catherine, qui épouse vers 1481 Jean de Crevant, écuyer, seigneur de Bauché. Il s’agit d’une ancienne châtellenie située dans le Berrie, possédée du XIIIème au XVIIèmesiècle par les Crevant14. Catherine de La Jaille était veuve lorsqu’elle fit aveu le 25 octobre 1498 au château de Loudun pour son fief des Roches et de La Jaille en dépendant. D’une seconde union avec Jeanne de Raillay, Pierre IV de La Jaille, a deux autres enfants René et Perrine.
Simon Ier
L’oncle de Catherine dame de Crevant, Simon Ier de La Jaille a obtenu de son frère Pierre IV, La Jaille en Sammarçolles. Simon Ier, marié à Marie Sanglier, héritière de la seigneurie de la Tour Saint-Gelin, est seigneur des Roches, de La Jaille en Sammarçolles et de la Tour Saint-Gelin. C’est seulement à partir de lui, que l’on parle à juste titre des La Jaille de la branche des seigneurs de la Tour Saint-Gelin, bien que des généalogistes fassent état de ce titre pour ses ascendants. Il a deux fils Pierre V et Gilles.
Pierre V
Pierre V possède La Jaille jusqu’à son décès survenu avant le 28 septembre 1517.
Gilles
En effet le 28 septembre 1517, Gilles de La Jaille, écuyer, seigneur de La Jaille et de la Tour Saint-Gelin fait aveu pour la «maison et métairie noble appelée La Jaille, comprenant labourage à six boeufs» lui étant advenue par le trépas de son frère Pierre de La Jaille.
Brisay, qui qualifie ce domaine du nom de la Petite-Jaille, indique qu’il produisait 105 livres de rente et qu’il était loué à un fermier nommé Thibault Clément, domicilié à Loudun (bail du 4 octobre 1520). En 1526, Gilles de La Jaille vend la «maison et métairie noble appelée La Jaille» à Thibault Clément.
Simon II
Marié à Claude Dubois, Gilles de La Jaille a un fils Simon II, que l’on retrouve porte-enseigne sous les ordres de son cousin René II, capitaine général de l’arrière-ban de France. Et le 22 juin 1544 «Monsieur de La Jaille [René II] passait à Montrichard près Tours la revue de sa compagnie revenue du Piémont. Il avait pour lieutenant Claude de La Jaille, seigneur de la Thuaudière, son cousin et pour porte-enseigne Simon II de La Jaille, seigneur de la Tour Saint-Gelin, membre de sa famille dans une autre branche».
La postérité royale des La Jaille
La postérité royale des La Jaille mérite d’être évoquée. De son mariage avec Simone de Montléon, Simon II a deux filles, Françoise, mariée à Gabriel de Beauvau, seigneur du Rivau Lemeré et Anne, mariée à Jean Poussart, seigneur du Bas-Vendré (Bas-Vandré), adepte de la Religion Prétendue Réformée.
C’est de ce rameau protestant que naît en 1639 Eléonore Desmier d’Olbreuse, mariée au duc de Brunswick Lunebourg Celle, qui est l’ancêtre de tous les actuels souverains Européens. En 1989, pour le 350ème anniversaire de sa naissance une plaque a été apposée au château d’Olbreuse (à Usseau, commune des Deux-Sèvres), indiquant «par sa royale descendance, elle mérite le nom de grand-mère de l’Europe». Ainsi ces mêmes souverains européens comptent aux nombres de leurs ancêtres Jehan de La Jaille, ses ascendants et tous ceux qui procédant de lui se sont succédés à La Jaille en Sammarçolles.
Pour achever la chronique de cette famille seigneuriale, citons Louis Charbonneau-Lassay, qui après avoir rappelé les morts glorieuses et les nombreuses blessures de ses membres, poursuit «Les La Jaille ont toujours tenu noblement leur rang parmi les bons serviteurs de la France et le marquis Emery de La Jaille, fils et neveu du général et de l’amiral de La Jaille me disait en 1912 que pendant quatorze générations chacun des siens avait au moins saigné pour la France».
Les propriétaires du château de La Jaille (1526-2006)
Les Clément (1526-1577)
Thibault Clément
Le 19 novembre 1526, Thibault Clément achète à Gilles de La Jaille «l’hostel et maison noble appelée La Jaille, séant à Sammarçolles avec les droits de fief, justice et juridiction, y étant à cause dudit lieu» pour «la somme de 1 722 livres, 17 sols, 6 deniers tournois avec faculté de réméré sur 9 ans pour les vendeurs ou leurs hoirs». En mars 1533 «pour éviter tout scrupule de conscience, que l’on pourrait faire pour la vraie justification des choses vendues», il complète par deux versements complémentaires de 353 livres et de 420 livres 2 sols, ce qui porte le prix total à 2 500 livres tournois. Le receveur ordinaire pour Loudun, Pierre Mango, perçoit alors une somme de 208 livres 6 sols 8 deniers, à raison d’un denier par livre. Ces scrupules de conscience tardifs ne seraient-ils pas le signe d’une rectification imposée par le receveur royal, pour un bien manifestement sous-évalué ?
Le 6 octobre 1537 «ledit Clément, acquéreur a offert et fait la foi et hommage lige et serment de fi délité tel que ses prédécesseurs ont coutume de faire au roi notre sire, à cause de son château et seigneurie de Loudun, pour raison dudit hôtel et maison noble appelée La Jaille, séant à Sammarçolles, appendances et dépendances, amplement déclarées par ledit contrat, auquel foi et hommage lige et serment de fidélité, sans le baiser, avons reçu le Sieur Clément, acquéreur».
Suivant la coutume du Loudunois, le vassal qui doit hommage lige, doit le faire à son seigneur mains jointes sur l’évangile, nue tête, sans ceinture en faisant les serments requis avec le baiser. En le cas d’espèce, le représentant du roi, dispense le vassal du baiser. La transaction concernant la terre de La Jaille entre Gilles de La Jaille et Thibaut Clément est également évoquée par Beauchesne, qui fait état d’une somme de 2 500 livres remise par l’acquéreur à Joachim de Razilly, époux de Madeleine de La Jaille, fille du vendeur. «Après la mort de Madeleine, cette ferme de la Petite-Jaille fut reprise par retrait féodal. Simon II de La Jaille, frère de Madeleine, la détenait en 1542». Cette contradiction peut laisser supposer que Thibault Clément n’a acquis par cet achat qu’une partie des terres de La Jaille en Sammarçolles et que lui ou son fils et successeur ont poursuivi leurs achats ultérieurement, ce qui est confirmé dans l’acte de vente de 1577, où il est précisé qu’il y a eu des «annexions».
Charles Clément
Le 28 avril 1577, le fils de Thibault Clément, Charles Clément, prévôt des maréchaux de Loudun et du Loudunais, seigneur de La Jaille et Renée Buignon, son épouse vendent à Nicolas Coustureau et son épouse Marthe Chappelain demeurant à Champigny-sur-Veude, la seigneurie de La Jaille moyennant «13 000 livres et 300 livres pour les vins du marché et 300 livres pour les épingles de la demoiselle femme du vendeur», les épingles ou aiguillettes étant pour les femmes l’équivalent du «pot de vin» légal perçu par les hommes.
Les Coustureau (1577-1619)
Nicolas Coustureau
Le nouveau seigneur de La Jaille, Nicolas Coustureau, est conseiller d’Etat des rois Charles IX et Henri III, président en la chambre des comptes de Bretagne, conseiller, intendant général de la maison des ducs de Montpensier. La fortune de Nicolas Coustureau est liée à celle de son maître Louis II de Bourbon, premier duc de Montpensier. Ainsi le duc, qui réside ordinairement en son château de Champigny-sur-Veude, proche de Richelieu, approuve l’acquisition de son intendant. En acquérant la seigneurie de La Jaille distante seulement de trois lieux de Champigny, Nicolas Coustureau ne s’éloigne pas beaucoup de son maître, tout en prenant son indépendance. Le quart du prix d’achat du fief de La Jaille en Sammarçolles provient en effet de «la prise et retenue par puissance de fief, faite par Monseigneur le duc de Montpensier, sur le dit Coustureau».
Cette mention dans l’acte de vente pourrait signifier que le duc a racheté à Nicolas Coustureau un fief dont il était le suzerain30. Cet apport financier, ajouté à la dot de son épouse, permet à Nicolas Coustureau d’acquérir une terre noble, ce qui l’autorise à porter un titre seigneurial. Il n’est plus le vassal du duc, puisque le seigneur de La Jaille relève du roi, mais reste à son service et dans sa faveur.
Nicolas Coustureau ne sera pas un ingrat, écrivant «La vie de Louis de Bourbon, surnommé le Bon, premier duc de Montpensier, Pair de France, Souverain de Dombes, prince de La Roche sur Yon depuis l’an 1536 jusqu’en 1579». Le président de La Jaille s’est contenté de faire une relation simple des choses qu’il avait vues. Elles en contiennent de considérables arrivées pendant les premiers troubles de la religion en 1562 qui ne sont point marquées par les autres historiens. Le prince est mort en 1582 et l’auteur de l’histoire de sa vie en 1596. Après le décès du duc, il conserve, l’intendance générale de la maison de Montpensier sous son fils François de Bourbon jusqu’en 1592 et son petit-fils Henri de Bourbon jusqu’à sa propre mort.
Le duc de Montpensier fut un des plus ardents défenseurs du catholicisme en France. «La compagnie de Montpensier fut celle qui de 1561 à 1570 fit la guerre la plus acharnée aux huguenots, et contribua le plus au soutien du trône de Charles IX». Nicolas Coustureau accompagne le duc le 13 mars 1569 à la bataille de Jarnac, qui vit la mort du premier prince de Condé, oncle d’Henri IV, chef des armées protestantes. Au premier bruit de la mort de Condé, Coustureau est expédié du quartier général avec le baron de Magnac pour savoir le vrai de cette mort. Coustureau raconte «Nous le trouvâmes là chargé sur un âne et ledit sieur baron l’ayant fait arrêter le prit par les cheveux pour lui lever le visage qu’il avait tourné du côté de terre et me demander si je le reconnaissais. Mais parce qu’il avait un œil hors de la tête et était fort défiguré je ne sus autre chose dire sinon que c’était bien sa taille et son poil et que du reste je n’en pouvais parler». Ce passage est cité par les historiens, entre autres par le duc d’Aumale dans son Histoire des princes de Condé.
Le 3 octobre 1569, Montpensier commandait l’avant-garde de l’armée catholique à la bataille de Moncontour remportée par le duc d’Anjou, futur Henri III sur l’amiral de Coligny. En 1580, les huguenots perturbent Loudun, «le désordre fut si grand, et fit tant de bruit, que le Roi averti envoya au château de Loudun M. le duc de Montpensier avec l’ordre d’interdire aux protestants toute prédication et tout exercice cultuel dans la ville».
On mesure le degré de faveur dont jouit Nicolas Coustureau auprès du duc de Montpensier à la part qu’il prend à la réconciliation du duc avec sa fille Charlotte de Bourbon, adepte de la religion réformée comme son mari Guillaume le Taciturne, Prince d’Orange, stathouder de Hollande, en rébellion contre son souverain le très catholique Philippe II d’Espagne. Selon Nicolas Coustureau «le roi de Navarre, qui s’était entremis de l’accommodement de la princesse d’Orange, voyant que le duc, son père, n’effectuait point la parole qu’il lui avait donnée, de la recevoir en sa grâce et de ratifier son mariage, l’en sollicita pour la seconde fois, et après quelques entrevues à Champigny, ce bon duc, fit paraître qu’il n’était pas inflexible aux larmes de sa fille ni aux prières d’un prince dont l’amitié ne lui était pas moins chère que celle de ses propres enfants».
Le duc de Montpensier ne pouvant résister plus longtemps au désir du chef de sa maison accorde son pardon à sa fille dans une déclaration publique donnée à Champigny le 25 juin 1581. La réaction de la princesse suite à ce retour en grâce est connue par une lettre datée du 29 juillet de la même année adressée au président Coustureau et conservée dans les archives de la maison royale de Hollande. Cette missive lui signifie, qu’elle est satisfaite de lui et elle poursuit «mon propre conseiller m’ayant rendu témoignage des bons offices que vous m’avez faits et que vous avez pris la peine de vous employer en cette dépêche, laquelle est dressée comme je ne l’eusse su désirer, [ce] dont je vous remercie bien affectionnément, et comme je vous connais depuis longtemps entièrement dédié à mon dit seigneur mon père et portant bonne affection à ceux qui ont cet honneur de lui toucher de si près comme moi etc».
Cet acte de réconciliation entre le très catholique duc de Montpensier et sa fille huguenote met en lumière le dévouement de Nicolas Coustureau et sa loyauté à l’égard de son maître. Son intervention comme rédacteur de la déclaration de rémission permet d’apprécier ses qualités de diplomate. Sa fidélité sans faille au duc son maître est évoquée par la princesse Charlotte, dont il réussit à se concilier également les bonnes grâces. Il contribue puissamment à cet apaisement familial souhaité en haut lieu.
Ainsi l’intendant du duc de Montpensier était non seulement le gestionnaire de ses biens, état auquel le prédestinaient ses fonctions à la chambre des comptes de Bretagne, mais aussi son homme de confiance dans ses affaires privées.
François Coustureau
François Coustureau, Maître ordinaire de la chambre des comptes de Bretagne, fils et héritier de Nicolas Coustureau, défraye la chronique mondaine par une condamnation pour rapt et enlèvement sur la personne de Marie de La Tullaie, qui pourtant devient son épouse. Pour cet acte il est retenu prisonnier à la Conciergerie et est condamné en 1604 par le parlement de Paris à verser 2 400 livres Parisis à sa belle-mère, qui avait porté plainte.
François Coustureau rend hommage pour la seigneurie de La Jaille le 3 août 1605 et de nouveau le 29 août 1618. En 1613 il compte parmi les vassaux d’Isaac de Farou, seigneur de Saint-Marçolles, à cause des rentes dues pour le fief de Pellegrolle, pour lequel il doit foi et hommage et 15 sols de service annuel.
En 1619, il vend la seigneurie de La Jaille à Mexme Gallet.
Mexme Gallet (1619-1637)
Mexme Gallet appartient au monde des financiers rapidement enrichis et rapidement déchus, qui peuplent le XVIIème siècle et dont les aventures ont marqué la chronique. «Cet homme s’est en quelque sorte rendu célèbre par sa passion pour le jeu qui le réduisit, ainsi que tous ceux de son espèce, à mourir dans la misère». Né au milieu du XVIème siècle, ce protestant originaire de la région de Chinon a épousé Elisabeth des Vallières. Ayant fait fortune, il achète une charge de contrôleur des finances, ce qui lui permet d’accéder à la noblesse de robe.
En 1619, il acquiert de François Coustureau, la seigneurie de La Jaille. L’année suivante en 1620, il achète la seigneurie du Petit-Thouars à Saint-Germain-sur-Vienne près de Candes-Saint-Martin. Les vendeurs en sont Claude Bouthillier, Conseiller d’Etat et François Coustureau. Mexme Gallet revend le Petit-Thouars le 12 juillet 1636 à François Aubert de Saint-Georges, capitaine au régiment de Colloredo, puis exempt des gardes corps du roi. En 1624, Mexme Gallet entreprend la construction d’un hôtel particulier prestigieux à Paris dans le Marais. Comme il voit grand, il emprunte de très grosses sommes auprès de divers créanciers. Il revend l’hôtel inachevé dès 162729. Selon Brossette, un éditeur des œuvres de Boileau «il joua et perdit en un coup de dé l’hôtel de Sully qu’il avait fait bâtir».
La situation financière de Mexme Gallet ne s’améliorant pas, le Châtelet de Paris prononce la saisie de «ladite terre et seigneurie de La Jaille, maison et ses appartenances ; circonstances et dépendances sises en paroisses de Saint-Marsolle et Villiers-Sainte-Radegonde». Le 22 août 1637, la seigneurie est adjugée aux enchères à François de La Barre, marchand orfèvre de la Reine, pour la somme de 17 200 livres tournois. Le contrat d’adjudication stipule que François de La Barre avait une créance de 6 000 livres tournois «dont il avait les droits cédés de Robert le Vasseur» à qui Mexme Gallet devait 32 000 livres. On note également que Mexme Gallet était redevable envers Messire Maximilien de Béthune, duc de Sully, pair de France, d’une somme de 42 000 mille livres.
Les La Barre(1637-1651)
François de La Barre
En 1637, François de La Barre, orfèvre de la Reine acquiert la seigneurie de La Jaille de Mexme Gallet, sur qui il détenait une créance. François de La Barre avait obtenu d’être exempté du paiement des lods et ventes, qui est le plus important et le plus productif de tous les droits seigneuriaux, celui qui était dû au seigneur en cas de mutation d’un héritage tenu à cens envers lui ou en cas d’acte équipollent à la vente. Avant lui Mexme Gallet et bien d’autres avaient profité d’une telle exemption. Finalement il n’est fait à François de La Barre remise que des deux tiers de la somme, dont il doit s’acquitter auprès de Jean Moreau, receveur du domaine royal de Loudun. Il fait aveu au roi en 1640 pour La Jaille.
Litige avec le seigneur des Roches
Un différend oppose François de La Barre au seigneur des Roches, lequel revendique un hommage pour le parage failli. Le parage est la manière de tenir un fief entre parents. L’aîné de la famille, seul, rendait foi au seigneur et assignait à chacun de ses frères sa portion d’héritage, pour laquelle il recevait l’hommage des puînés. Ainsi le parageur est celui qui donne en parage et rend foi et hommage au suzerain de la terre. Le parageau est celui qui reçoit le bien du parageur et lui doit hommage. Selon la coutume du Loudunois le parage est failli quand la chose garantie est transportée à personne étrangère ou quand le parageau, sans sommer le parageur, a fait hommage au seigneur suzerain, l’obéissance devant être rendue au parageur.
Dans le cas d’espèce de la seigneurie de La Jaille, les successeurs de Thibault Clément ont rendu hommage directement au roi, ce qui était sans doute légitime pour une partie des terres, mais non pour celles ayant été données en parage en 1492 par Pierre IV de La Jaille, seigneur des Roches à son frère Simon Ier de La Jaille. Ainsi en 1644 les Canaye, qui ont succédé aux La Jaille à la tête de la seigneurie des Roches demandent aux La Barre, qui sont en possession de la seigneurie de La Jaille en Sammarçolles, de respecter le parage établi entre Pierre IV et Simon Ier de La Jaille à la suite du décès de leur père Charles en 1453. La requête des Canaye est fondée sur la lettre royale donnée par Louis XI en 1482B, laquelle précise bien que la réunion des hommages dus pour la seigneurie des Roches et pour celle de La Jaille ne puisse être séparée que ce soit pour «partage, mariage ou autrement». Cependant le seigneur des Roches n’obtient pas gain de cause puisque par la suite les seigneurs de La Jaille continuent à rendre l’hommage directement au Roi de France, pour les terres en litige.
La succession de François de La Barre
La succession de François de La Barre s’ouvre en 1642. Les Archives nationales conservent un épais document constituant l’inventaire de ses biens «fait aux Galeries du Louvre, où le défunt sieur était logé». Cet état, daté du 20 octobre 1642 et des jours suivants, renseigne sur la fortune dont jouissait le défunt. La description du contenu des coffres fait mention de nombreux reliquaires et bijoux. Ces objets en or avec incrustation de pierres précieuses constituent le stock de l’orfèvre. Mais son négoce devait également s’étendre à la peinture puisque «dans la salle au-dessus de la boutique se sont trouvés les tableaux » au nombre d’une centaine. Pour leur estimation le sieur Poulain, a requis le concours de « honorable homme Noël Guillerier, peintre du roi, demeurant au château du Louvre, qui a promis de faire la prisée en son âme et conscience, eu égard au cours du temps».
Le couple La Barre possède également une maison des champs «sise au faubourg Saint-Germain des Prés les Paris, rue de Grenelle ». Le Sieur Poulain s’y transporte le 29 octobre et s’ensuit la description de nombreux tableaux, ainsi que de caisses d’orangers et de citronniers qui témoignent de l’opulence dans laquelle vivait le défunt.La royale cliente de l’orfèvre est également mentionnée dans une ordonnance signée de la Reine Anne du 27 juin 1637, mandant à «Maître François d’Argouge, trésorier de sa majesté de payer au défunt Sieur de La Barre, la somme de 3 150 livres, à lui ordonné, pour le paiement d’une boite d’or de portrait, enrichie de diamants».
Dans l’inventaire des titres figure la copie d’une sentence rendue au châtelet le 17 juillet 1638, stipulant qu’à la suite de l’adjudication de la terre et seigneurie de La Jaille, François de La Barre devait verser une rente viagère de 300 livres à Elisabeth des Vallières, «femme séparée de biens avec le Sieur Gallet». Trois quittances signées de «la dite Vallières» prouvent que les versements ont été ponctuellement effectués.
François de La Barre n’ayant pas d’enfant, les héritiers du défunt sont, outre son épouse Marguerite Carrée, ses frères Josian et Pierre de La Barre et sa sœur Anne de La Barre, épouse de Jacques de La Guette. Le 22 février 1643, la dame Marguerite Carré prend en son lot de partage la seigneurie de La Jaille. «Et ce faisant les dits sieurs de la Barre et de la Guette ont délaissé et délaissent le fond et propriété de la terre et seigneurie de La Jaille, ses appartenances et dépendances, avec les meubles qui y sont, pour la somme de 28 000 livres». Le 15 février 1644, Marguerite Carré, veuve de François de La Barre, orfèvre de la reine, rend la foi et hommage au roi. Pourtant les héritiers de François de La Barre, interviennent encore huit ans plus tard sur l’acte de vente de la Seigneurie à Adolphe de Borstel.
Les Borstel (1651-1772)
Adolphe de Borstel, diplomate
Adolphe de Börstel, dont le nom est francisé en Borstel est un «Gentilhomme Allemand, à qui Balzac a écrit des lettres, et donné de grands éloges». Il est d’un très ancien lignage de Zélande. Sa famille s’est illustrée en Allemagne dès le règne de l’empereur Othon au Xème siècle. Son trisaïeul Jean de Börstel, qui vivait au milieu du XVème siècle, était Seigneur de Wester-Eghelm dans l’archevêché de Magdebourg. Son père Conrad de Börstel, seigneur de Gusten et de Plotzka, premier ministre d’état des princes d’Anhalt, était gouverneur général de cette principauté.
Adolphe de Borstel, est ambassadeur de Frédéric V, Comte palatin du Rhin (1610-1620) et Roi de Bohême (1619-1620), auprès du Roi de France sous le règne de Louis XIII. Ironie de l’histoire, Frédéric V, est par sa mère Louise Juliana d’Orange-Nassau, un arrière petit-fils du duc Louis II de Montpensier. Frédéric V est, comme ses grands-parents maternels Guillaume Le Taciturne et Charlotte de Montpensier, un ardent calviniste. En 1609 il prend la tête de l’Union évangélique, fondée sous l’impulsion du prince Christian Ier d’Anhalt-Bernburg qui regroupe les princes protestants allemands anti-catholiques et anti-impériaux. En 1619 Frédéric V ceint la couronne de Bohême que lui offrent les protestants tchèques, qui l’année précédente ont défenestré à Prague les représentants de l’Empereur Ferdinand II en réaction à sa politique pro-catholique. Cet incident marque le début de la guerre de Trente Ans.
Le 8 novembre 1620 à la bataille de la Montagne Blanche les armées de Ferdinand II écrasent les troupes de l’Union évangélique commandées par le prince Christian Ier d’Anhalt-Bernburg52. Fréderic V est non seulement évincé du trône électif de Bohême, qui dès lors devient héréditaire dans la famille impériale des Habsbourg, mais il est également dépossédé de sa principauté du Palatinat. C’est dans ce difficile contexte qu’Adolphe de Borstel veille aux intérêts du Palatinat et des princes allemands, dont les territoires ont été envahis par les troupes espagnoles commandées par le marquis de Spinola. Il tente de détourner la foudre des vainqueurs vers la seule Bohême afin d’épargner au Palatinat et à ses alliés l’occupation de leurs territoires.
Dans le mémoire qu’il rédige à l’intention du roi d’Espagne, remis à l’ambassadeur de France le maréchal de Bassompierre et appuyé d’une lettre de soutien de la Reine Anne d’Autriche à son père le roi Philippe III d’Espagne, il requiert «qu’il soit ordonné audit Sieur Spinola de retirer ses forces de dessus les terres, non seulement du Palatinat et de tout l’Empire attendu que si la Bohême a failli que c’est à elle d’en pâtir et non audit Palatinat».
Adolphe de Borstel, sa vie mondaine à Paris et son exil volontaire en Province
Après avoir achevé ses négociations Adolphe de Borstel, agent d’un roi déposé, décide de s’établir en France. Il reçoit des Lettres de Naturalité et obtient la charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi. Contemporain et ami de l’écrivain Jean-Louis Guez de Balzac, il fréquente le milieu littéraire de l’époque, s’attache fort à madame des Loges, femme de lettres protestante comme lui, «un peu galante, [qui]faisait quelquefois des impromptus fort jolis» selon Tallemant des Réaux. Pendant quelques années elle tient salon à Paris rassemblant à côté de l’Hôtel de Rambouillet, les beaux esprits de la capitale. Malherbe était un de ses familiers et Gaston d’Orléans, frère du roi, venait fréquemment chez elle. Guez de Balzac écrit à Madame des Loges le 20 septembre 1629 «Les princes sont vos courtisans et les docteurs sont vos écoliers». Mais compromise dans des conspirations, elle se retire prudemment en Limousin de 1629 à 1636.
Adolphe de Borstel l’accompagne dans cet exil. Cette liaison est contée par Tallemant des Réaux : «Celui qui a eu le plus d’attachement avec Madame des Loges, ç’a été un Allemand, nommé Borstel. Etant résident des princes d’Anhalt, il fit la connaissance avec elle, et apprit tellement bien à parler et à écrire, qu’il y a peu de François qui s’en soient mieux acquittés que lui». Ce diplomate est également apprécié pour son excellente connaissance des affaires européennes. Dans une lettre adressée à Madame des Loges le 6 novembre 1629, Balzac écrit «M. de Borstel nous fera des leçons de politique, et nous expliquera Messire Nicolo [Machiavel] ; il nous informera des affaires de l’Europe avec autant de connaissance et de certitude qu’un bon ménager nous rendrait raison de celles de sa famille».
Ce même 6 novembre 1629, Balzac écrit aussi à Borstel «Toutefois, Monsieur, puisqu’on a vu en votre personne un ambassadeur de dix-huit ans et de la sagesse sans expérience, il ne se peut rien dire de si étrange de vous qui ne soit croyable après cela». Pour achever le portrait d’Adolphe de Borstel, citons un passage encore emprunté à la plume de Balzac, mais extrait du grand Littré à l’article prud’homie : «M. de Borstel, dont vous connaissez la sagesse et la prud’homie vous répondra de la vérité de mes paroles».
La correspondance de Guez de Balzac avec Adolphe de Borstel et Madame des Loges a aussi pour objet de les amener à la religion catholique, son irénisme s’étendant aux protestants qu’il regrette de ne pas voir convertis. Dans une lettre à son ami Borstel c’est un véritable cri de désolation et d’impuissance. Il redoute la force des protestants et leur trop grande assurance. Il précise «La liberté que le Roy donne à ses sujets de ne pas être de son opinion, ne doit pas s’étendre jusqu’à offenser la même opinion» (lettre du 26 avril 1634). Il poursuit avec des propos prémonitoires si l’on songe aux dragonnades de la fi n du règne de Louis XIV «L’innocence même se rend coupable lorsqu’elle attire la persécution».
Adolphe de Borstel, son mariage et son établissement à Sammarçolles
Les efforts de Guez de Balzac n’ont pas ébranlé sa foi protestante et c’est au sein d’une famille réformée, qu’Adolphe de Borstel se marie à l’âge de soixante ans en épousant Charlotte de Farou, dame de Saint-Marçolle, qui a vingt-cinq ans. Tallemant des Réaux rapporte «Borstel, quelques temps après, en cherchant une terre, trouva une femme, car il épousa une jeune fi lle bien faite, qui était sa voisine à la campagne».
En effet en 1651 Adolphe de Borstel se fixe en Touraine en achetant la seigneurie de La Jaille devant Maîtres Rallet et Restore, notaires au Châtelet. Il est le fondateur de la branche française de sa famille, son épouse lui donnant un fi ls et héritier Adolphe-Hardouin. Il eut d’elle encore une fi lle, Melle de Borstel, fi lle d’honneur d’Elisabeth-Charlotte, duchesse d’Orléans47. Adolphe de Borstel eut également « deux neveux illustres, l’un Frédéric de Börstel, a été capitaine des gardes du corps du feu Roi de Suède, Colonel du Régiment de Westrogothie, Gouverneur de Gottenbourg et Bahous, et général major des armées de sa Majesté Suédoise, qui le fi t, en considération de ses services, baron du royaume; et l’autre, Ernest-Amédée de Börstel, grand échanson de feu son Altesse électorale de Brandebourg, colonel du régiment de ses gardes, général major de ses armées et gouverneur du duché de Magdebourg».
Charlotte de Farou
Charlotte de Farou, fille d’Isaac de Farou, seigneur de Saint-Marsolle est sœur de Jacques de Farou. Ce dernier paraît en 1653, en tant que seigneur de Saint-Marsolle, pour le règlement de rentes dues pour des terrains.
En 1675, Jacques de Farou, marié à Dina Malherbe, est toujours seigneur de Saint-Marsolle ainsi qu’en atteste un autre acte. Quant à Charlotte de Farou, elle habite le château de La Jaille avec son mari et, devenue veuve, elle administre la seigneurie au nom de leur fi ls Adolphe-Hardouin, dont elle a la garde noble. Le 31 décembre 1665, Charlotte de Farou subit une saisie arrêt, pour ne pas avoir rendu la foi et hommage au roi pour la seigneurie de La Jaille. Pour frais de transport et voyage à La Jaille par les hommes de loi, elle doit acquitter 36 livres. La leçon a porté et le 23 novembre 1673, Charlotte de Farou fait aveu au roi pour la seigneurie de La Jaille. En 1675, ayant épousé en secondes noces Joseph Lebrun, chevalier, seigneur de La Brosse et du Mée, gouverneur de la ville et du château de Chinon, elle rend un nouvel aveu de foi et hommage. «Elle est morte en son château de La Jaille en Loudunois le 14 mars 1705 âgée de quatre vingt-trois ans. Elle était d’une des meilleures maisons de Poitou».
Adolphe-Hardouin de Borstel
Le fils d’Adolphe de Borstel et de Charlotte de Farou, Adolphe-Hardouin de Borstel épouse Madeleine Tachereau de Linyères, «une cousine du Marquis de Rasilli, Lieutenant-Général pour le Roi en Touraine, et sous-gouverneur des Enfants de France». Elle est également alliée du chancelier Pontchartrain. Son frère est le Père de Linyères, jésuite, qui devient confesseur du jeune Roi Louis XV en 1722 et que Saint-Simon qualifi e méchamment de «bon homme vieux et rien de plus». Ce mariage est-il la conséquence ou la raison du retour des Borstel dans le giron de l’église catholique ? Quoi qu’il en soit, le couple fait don en 1706 d’une cloche à l’église paroissiale de Sammarçolles. On trouve mention des titres du donateur : «Messire Adolfe Hardouin de Borstel, chevalier seigneur de St-Marcolles, de La Jaille, des Jedeaux, de la Corie et autres lieux». Cette inscription prouve également qu’à cette époque la seigneurie de Saint-Marçolle est échue par héritage aux Borstel. Adolphe-Hardouin vit en effet en Loudunais, «la situation de ses affaires l’ayant obligé de ne pas suivre l’intention qu’il avait de consacrer ses jours au service de Sa Majesté».
Adolphe-Hardouin de Borstel et son épouse ont cinq enfants qui parviennent à l’âge adulte: deux fils Armand-Adolphe et Gabriel et trois filles, l’une religieuse et deux autres mariées Madeleine-Colombe et Marie-Madeleine-Armande.
Armand-Adolphe de Borstel
Le 15 février 1691, Pierre Jorget, archiprêtre de Loudun, curé de Saint Marçolle, procède au baptême du «fils de messire Adolphe-Hardouin de Borstel, chevalier, seigneur de La Jaille et des Jédeaux et de dame Magdelaine Tachereau». Le jeune baptisé Armand Adolphe de Borstel, qualifié de chevalier, est dans sa quatorzième année, l’acte précisant qu’il avait été ondoyé le 25 août 1677. «Le parrain a été Messire Armand Jean Duplessis, pair de France, Duc de Richelieu et de Fronsac, chevalier des ordres du roy et la marraine Dame Anne Marguerite Nacigné son épouse»M. La présence de ce puissant voisin et du rôle que joue le couple ducal pour cette cérémonie rend compte des relations prestigieuses des Borstel avec Armand-Jean Duplessis de Vignerot (1639-1715), petit-neveu et héritier du cardinal ministre. Le jeune Armand-Adolphe de Borstel, qui porte le prénom de son parrain, est tué «au combat de la Hougue à l’âge de 20 ans dans le grade de lieutenant de vaisseau du Roi» d’après le Mercure de France. Ce combat naval contre les anglo-hollandais, qui constitue un glorieux désastre pour la marine française, eut lieu le 29 mai 1692 au large de Cherbourg. Or à cette époque Armand-Adolphe avait tout juste quinze ans. Cette confusion sur l’âge laisse douter de la véracité de la relation d’autant que pour Aubert de La Chesnaye il «disparaît dans un voyage au long cours».
Gabriel de Borstel,premier lieutenant général de l’artillerie de France
Toujours est-il qu’au décès d’Armand-Adolphe, son frère cadet Gabriel, second fils d’Adolphe-Hardouin de Borstel et de Madeleine de Linyères, devient alors l’héritier principal des biens des Borstel.
Gabriel de Borstel sert dans l’artillerie dès 1698. Il participe aux batailles de la guerre de succession d’Espagne (1701-1714) et le 17 avril 1711 il est nommé lieutenant d’artillerie54. En 1712 il commande en troisième l’artillerie à Denain54. Cette victoire inespérée du maréchal de Villars sur le prince Eugène évite l’invasion de la France. Le 2 mai 1716 il est nommé lieutenant général de l’artillerie au département de Champagne54.
Il se marie le 24 mai 1721 avec Marie Arlot. Leur fille unique Philippe-Elisabeth, après avoir été demoiselle d’honneur de la Reine d’Espagne19, devient carmélite au Monastère de la rue de Grenelle à Paris, dont une sœur de son père est la supérieure.En 1729, Gabriel de Borstel obtient la charge de premier lieutenant général de l’artillerie sous les ordres du duc du Maine (1670-1736), fils légitimé de Louis XIV, puis de son fils Louis-Charles de Bourbon, duc d’Aumale, dernier Grand-maître de l’Artillerie de France. La lettre de provision du Roi indique que «voulant remplir la charge d’une personne dont la naissance, le mérite personnel et les services rendus nous sont connus, nous avons cru ne pouvoir faire meilleur choix que de la personne du Sieur Gabriel Comte de Borstel, lieutenant général d’artillerie au département de ChampagneN. Selon le cartel établi à Francfort le 18 juin 1743, entre la France et l’Angleterre, la rançon d’un lieutenant général était de quinze mille livres, tandis que celle d’un maréchal de France atteignait 50 000 livres.
A cette haute fonction est attachée la jouissance d’un appartement au grand arsenal proche de la Bastille. L’ «Inventaire des meubles et effets appartenant à M. le Comte de Borstel établi après son décès par Maître Perichon», notaire à Paris montre le train de vie d’un militaire de haut rang sous le règne de Louis XV. Son appartement est constitué de plusieurs pièces à son usage richement meublées. Dans une «grande salle de compagnie» se trouve un grand tableau représentant Louis XIV à cheval. Dans sa chambre à coucher, des sièges en velours d’Utrecht côtoient un bureau de marqueterie. D’autres pièces sont réservées à son personnel de maison: secrétaire, maître d’hôtel, cuisinier, domestiques et laquais.
De 1733 à 1735 il commande en second l’artillerie à l’armée d’Italie. Il est nommé brigadier le 1er janvier 1740. Le 1er septembre 1743 il obtient le commandemant de l’artillerie à l’armée d’Italie54. Il est fait Maréchal des Camps et Armées du Roi lors de la promotion du 2 mai 1744. L’année suivante, le 1er avril 1745, le roi choisit Borstel «pour commander [son] artillerie dans l’armée qu’il fait rassembler sous les ordres de [son] cousin le Maréchal de Maillebois». La lettre de mission s’achève par la traditionnelle formule «Je prie Dieu qu’il vous ait Monsieur le Comte de Borstel en sa sainte garde». Malgré cette royale protection, ce sera la dernière campagne militaire de Gabriel de Borstel.
Le testament de Gabriel de Borstel
Le 28 février 1746, quelques mois avant sa mort, Gabriel de Borstel écrit son testament en désignant comme exécuteur testamentaire son cousin César-Victor Tachereau de Linyères, seigneur de Moncontour, chevalier de Saint-Louis. Et il ajoute «Je prie Monsieur le chevalier de Linyères d’avoir la bonté de prendre la peine d’accepter un diamant de 4 000 livres pour l’exécution du présent testament». Il dispose dans ce testament de sa fortune mobilière, en faveur des plus proches héritiers de sa femme. Il n’oublie pas sa fille carmélite à qui il attribue 400 livres de revenu par an, ni sa sœur carmélite, dont on apprend l’existence à cette occasion, qu’il gratifi e de 200 livres par an. Sa domesticité a naturellement part à ses largesses : son maître d’hôtel Montreuil est inscrit pour 300 livres de rente et 1 000 francs comptant, tout comme son domestique Couturier. Ses autres domestiques Picard et Marcol sont également légataires de 1 000 francs comptant mais seulement de 200 livres de rente chacun. Quant à son secrétaire le sieur Amelor, il lui destine la somme de 3 000 livres comptant.
La mort glorieuse de Gabriel de Borstel
En 1746, le comte de Borstel, Commandant de l’artillerie du Roi en son armée d’Italie, meurt à Plaisance de la blessure qu’il avait reçue à cette bataille. «Il en avait reçu précédemment deux fort considérables, l’une au siège de Landau en 1703, et l’autre au siège de Lérida en 1707». L’Extrait du registre mortuaire du quartier général de l’armée de Maillebois, signé d’Antoine, aumônier de l’armée précise qu’il a «été blessé à l’attaque des retranchements du camp des ennemis devant Plaisance et après avoir reçu les sacrements de l’église avec beaucoup d’édification, est mort de sa blessure le 23 juin 1746 et a été enterré le 24 du même mois dans l’église paroissiale de Saint-Jean des dominicains».
Le jour de sa mort il complète ses legs à ses proches : «je donne aujourd’hui 23 juin 1746 à Plaisance 2 000 livres au sieur Amelor mon secrétaire, outre ce qu’il a par mon testament». Giraudeau son cuisinier se voit attribuer 2 000 livres et son rôtisseur est gratifié de 400 livres. Enfin sa dernière pensée est pour Messire Robert, archiprêtre de Loudun et curé de Saint-Marçolles, à qui il destine un souvenir plus personnel: sa «tabatière d’or guillochée».
La succession de Gabriel de Borstel
A la fin de l’année 1746 est réglée la succession immobilière de Gabriel de Borstel au profit de deux de ses soeurs. L’acte établi par le procureur du roi, Pierre-Alexis Durand, le 19 décembre 1746, fait ressortir que les seigneuries Loudunaises du défunt : La Jaille, Saint-Marsolle et Les Jedeaux étaient dans l’indivis depuis la succession d’Adolphe-Hardouin de Borstel, les deux tiers appartenant à Gabriel de Borstel comme héritier des noms et armes de la famille et le dernier tiers étant attribué à ses deux sœurs mariées, la troisième en religion étant exclue de la succession.
Ce document illustre les lois de transmission des biens dans les familles nobles en Loudunais. La coutume est identique à celle décrite par Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-tombe : «les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput». Le préciput, bonus accordé à l’aîné sur la part déjà congrue des cadets, est compté dans la succession Borstel pour 900 livres. Il s’applique sur la seigneurie de La Jaille, évaluée à 16 000 livres, qui n’est pas le bien le plus important en valeur, mais c’est celui qui est cité en premier sur l’acte, parce que c’est la seigneurie acquise par son grand-père, le fondateur de la souche française Adolphe de Borstel, lors de son implantation en Loudunais, celle de Sammarçolles, évaluée à 32 000 livres, étant advenue à son père Adolphe-Hardouin de Borstel, neveu et héritier de Jacques de Farou.
Le comte Gabriel de Borstel honoré dans la galerie des batailles
Le nom de Gabriel de Borstel, figure sur l’une des seize stèles de marbre noir de la Galerie des Batailles au château de Versailles, où depuis le second Empire, sont inscrits les noms de tous les officiers généraux tués en combattant pour la France depuis les premiers temps de la monarchie française. Chaque nom est suivi de celui de la bataille et de l’année où ils sont morts. Toutefois sur la stèle n°13 à la suite de son prénom, de son titre de Comte de Borstel et du lieu de son décès Plaisance est inscrite une date erronée : 1747. C’est en 1746 qu’à la bataille de Plaisance les troupes franco-espagnoles commandées par le Maréchal de Maillebois sont vaincues par l’armée austro-sarde du Prince de Lichtenstein. Cette défaite «la plus longue et l’une des plus sanglantes de toute la guerre» de succession d’Autriche, avec des milliers de tués Français ne doit d’être évoquée dans la Galerie des batailles du château de Versailles qu’à la participation d’un officier général du nom de Gabriel de Borstel, seigneur de La Jaille et de Saint-Marçolle, qui y perd la vie au service de son roi. En l’absence d’épitaphe mortuaire, empruntons à Louis XIV, ces lignes qui rendent hommage à un autre grand soldat, Isaac de La Frézelière, rappelant «les grands et signalés services rendus en une infinité d’occasions importantes, en l’une desquelles, pour comble d’honneur, il est mort glorieusement». Elles s’appliquent sans conteste à Gabriel de Borstel, qui comme beaucoup d’autres membres de la noblesse, à commencer par son frère Armand-Adolphe, a payé au prix fort l’impôt du sang.
Marie-Madeleine-Armande
Marie-Madeleine-Armande, co-héritière de Gabriel de Borstel avec sa sœur Madeleine-Colombe, est née en 1686. Elle a été élevée à la Maison d’Education de Saint-Cyr, où elle fut reçue au mois d’août 1693 dans sa huitième année. Elle se marie avec François de Grenelle, seigneur de Pimont, «d’une des plus anciennes familles de robe, qui a possédé longtemps le fief de Grenelle, où est à présent bâtie l’Ecole Militaire. Un de ses aïeux se retira dans le Duché de Bourgogne du temps des troubles d’Henri III, y acheta plusieurs Terres et Fiefs, entre autre celui de Pimont »38. François de Grenelle, chevalier de Saint-Louis, est capitaine de cavalerie, lieutenant-colonel au service du roi de Pologne, Duc de Lorraine et de Bar, beau-père de Louis XV. Il est aussi l’un de ses gentilshommes. Marie-Madeleine-Armande de Borstel décède le 18 mai 1760.
Madeleine-Colombe
Madeleine-Colombe, née en 1680, est mariée avec Messire de Beaumont, l’un des quarante fermiers généraux du Roi. A la mort de Marie-Madeleine-Armande sa sœur cadette, Madeleine-Colombe de Borstel se retrouve alors seule héritière des seigneuries de Sammarçolles et de La Jaille. Une plaque en cuivre dans l’église paroissiale de Sammarçolles rappelle la « fondation vicariale » qu’elle fit par un acte de juin 1764 passé par Charlier et son confrère, notaire au Châtelet de Paris : «Madame Madeleine Colombe de Borstel, Dame de ce lieu, veuve de Messire François de Beaumont, écuyer, conseiller, secrétaire du Roi, maison et Couronne de France et de ses finances a fondé et établi un vicaire en cette paroisse pour en remplir les fonctions ordinaires et notamment celles de l’instruction des enfants de cette dite paroisse et de célébrer la messe en cette église singulièrement tous les dimanches et fêtes».
La succession de Madeleine-Colombe de Borstel
Le couple Beaumont n’a pas d’enfant et devenue veuve, Madeleine-Colombe de Borstel dispose de ses biens en faveur de ses jeunes et lointains cousins Beauvollier.
Ce cousinage remonte aux Farou, la trisaïeule des héritiers étant Louise de Farou, sœur de Charlotte de Farou, toutes deux filles d’Isaac de Farou, qui était seigneur de Saint-Marçolles au début du XVIIème siècle.
La fille de Louise de Farou, Dina de Cordouan, de confession protestante, se marie en 1669 à François de Beauvollier, seigneur des Malardières sur l’actuelle commune de Beuxes. Après qu’elle a abjuré, son mariage est célébré à nouveau en 1683, selon le rite catholique. De cette union est né en 1677 Georges Jacques, seigneur des Malardières, marié à Louise Barbe Roy en 1728. Leur fils Pierre de Beauvollier, né en 1734 se marie une première fois à Marthe de Fougère, dont il a deux enfants, Pierre-Louis et Jeanne-Esther, à qui Madeleine-Colombe de Borstel, lègue ses biens. D’un second mariage avec Madeleine Turpineau, Pierre de Beauvollier a quatre autres enfants, dont une fille Madeleine-Claudine née en 1771 et deux garçons qui parviennent à l’âge adulte Jean-Baptiste né en 1774 et Louis né en 1775. Pierre de Beauvollier estime que les enfants de son second lit sont lésés par rapport à ceux issus de son premier mariage favorisés par l’héritage de Madame de Beaumont. Cette situation de conflit d’intérêt entre Pierre de Beauvollier et ses deux aînés conduit à un procès, Pierre de Beauvollier attaquant en vain le testament de Madame de Beaumont
Les Beauvollier (1772-1801)
La minorité et le mariage de Jeanne-Esther
Madeleine-Colombe de Borstel décède en 1772, sept ans après avoir établi son testament en faveur de ses jeunes cousins mineurs. Pierre-Louis de Beauvollier hérite de la seigneurie de Sammarçolles et Jeanne-Esther de Beauvollier de celle de La Jaille. Compte tenu de leur âge, dix ans pour Jeanne-Esther et douze ans pour Pierre-Louis, c’est leur père, Messire Pierre de Beauvollier, seigneur des Malardières, qui administre leurs biens et reçoit une rente de 900 livres de ses enfants.
Le 1er octobre 1787 Jeanne-Esther épouse à Sammarçolles Laurent-François Langlois, avocat au parlement, conseiller du Roi et son procureur à la maréchaussée royale des eaux et forêts de Chinon.
Les articles du mariage en date du 30 septembre 1787 précisent que Laurent-François Langlois, demeurant en la paroisse de Saint-Mexme à Chinon est le fils majeur de feu Laurent-Etienne Langlois « vivant bourgeois ». Ses biens sont estimés à 20 000 livres et consistent en des biens-fond et son office de conseiller procureur du roi. Quant à Jeanne-Esther, elle estime la seigneurie de La Jaille à 22 000 livres.
C’est la dernière fois qu’un acte évoque la «seigneurie de La Jaille», la notion féodale de seigneurie s’éteignant avec l’abolition des droits féodaux les 4 et 11 août 178935. Laurent-François Langlois est l’un des deux représentants du Tiers Etat de la paroisse de Sammarçolles lors de l’assemblée préliminaire des Trois ordres avant les Etats Généraux de 1789.
Les seigneurs de Sammarçolles et de La Jaille pendant les guerres de Vendée
Pierre-Louis de Beauvollier, qui fut page de Louis XVI et son beau-frère Laurent-François Langlois participent aux guerres de Vendée. La marquise de La Rochejaquelein, qui estimait beaucoup la famille Beauvollier dresse de Pierre-Louis de Beauvollier ce portrait élogieux : «c’était l’homme le plus actif qu’on pût trouver, il était fort vif, fort sensible et en même temps très dur pour le service, exact, ferme et propre à tous les objets de détail et tout ce qui demandait beaucoup de suite et de soins». Dès la création du conseil supérieur de l’armée vendéenne en 1793, Pierre Louis de Beauvollier est nommé trésorier et commissaire des vivres. Le 26 octobre 1793, il a la chance de sauver son beau-frère Langlois, qui va l’aider dans ses fonctions de trésorier, en particulier pour la signature des 900 000 livres de bons royaux, dont le Conseil militaire décrète l’émission le 1er novembre de la même année.
Pierre-Louis de Beauvollier poursuit sous le Directoire une vie faite d’intrigues et de coups de main et réussit à échapper à toute poursuite grâce à la protection de son ami l’abbé Bernier, le curé réfractaire de Saint-Laud d’Angers, devenu évêque concordataire d’Orléans.
Quant à Laurent-François Langlois, «commissaire aux vivres dans l’armée vendéenne», il est fait prisonnier par les bleus, condamné et exécuté à Saumur le 14 décembre 1793.
Jeanne-Esther se retrouve veuve et sans enfants, puisque ses deux fils Augustin-Laurent, né en 1788 et Eugène, né en 1790, décèdent jeunes. De même les deux autres demi frères de Pierre-Louis et de Jeanne-Esther de Beauvollier ne survivent pas au génocide vendéen. Louis, dit «le Petit Beauvollier» meurt en 1793 sur le champ de bataille et Jean-Baptiste, dit «le chevalier de Beauvollier» est fusillé à Angers en 1794.
La Jaille durant la tourmente révolutionnaire
Cette hécatombe autour d’elle, décide Jeanne Esther à prendre des précautions pour éviter la confiscation de ses biens. Dès 1795 elle vend au citoyen Pierre Petit, une pièce de terre labourable, contenant 72 boisseléesS. Et le 15 floréal An IV (4 mai 1796), elle fait une vente fictive de La Jaille à Augustin Jean Brizard.
Le 3 frimaire An V (23 novembre 1797), Augustin Jean Brizard vend la Petite-Jaille et la pièce de Pellegrolles à Pierre Dudoy l’aîné, cultivateur et meunier, demeurant au Petit-Poncay, commune de Sammarçolles par acte passé par Martin et Confex : «le citoyen Brizard a vendu entre autres objets, au dit Dudoy, une maison appelée la Petite-Jaille, sise Commune de Sammarçolles». Un descriptif minutieux des biens vendus est joint avec indication du mauvais état d’entretien et chiffrage des sommes nécessaires pour les réparations. Cette vente est probablement faite au profit de Jeanne-Esther, puisque cette dernière n’évoquera pas cette aliénation d’une partie de la propriété lors de l’acte de restitution en 1798.
Le 17 prairial An VI (5 juin 1798), Augustin Jean Brizard restitue la propriété à Jeanne-Esther de Beauvollier. L’acte rappelle que «par acte du 15 floréal an IV, la dite veuve Langlois a vendu les maisons et dépendances de La Jaille et Petite-Jaille que cette vente n’étant faite par la citoyenne Langlois et acceptée par le citoyen Brizard que pour l’obliger et à condition expresse, que celui-ci remettrait la dite terre et ses dépendances et consentirait à la résolution du susdit acte de vente en lui remboursant ce qu’il s’était trouvé avoir déboursé». Les parties s’entendent sur une somme de 25 050 livres (dont 1 050 livres de frais d’enregistrement d’actes), dont s’acquitte la veuve Langlois.
«Le citoyen Brizard reconnaît en outre, que la veuve Langlois lui a également remboursé 120 livres, payées au bureau de l’enregistrement de Loudun, suite au décès de la citoyenne Vinée son épouse et ce en relation avec la terre de La Jaille».
Quelques années plus tard, Jeanne-Esther cède La Jaille pour 20 000 livres au fortuné Pierre-Toussaint Bertrand.
Des Bertrand aux La Tour d’Auvergne Lauraguais
Pierre-Toussaint Bertrand (1801-1851)
En 1801, Pierre-Toussaint Bertrand, né en 1766, acquiert la propriété. Avec le Consulat, les usages anciens commencent à réapparaître. Ainsi l’acte de vente qualifie Jeanne-Esther de «Dame» de Beauvollier tandis que son frère Pierre-Louis est encore appelé le «citoyen» de Beauvollier. Ce dernier intervient pour approuver la cession faite par sa sœur, héritière comme lui de leur parente Madame de Beaumont. Dès l’année suivante Pierre-Louis de Beauvollier vend au même Pierre-Toussaint Bertrand sa terre de Sammarçolles pour 74 000 livres (acte du 9 fructidor an X, soit le 27 septembre 1802).
Pierre-Toussaint Bertrand et son père achètent de nombreuses métairies à Villiers, commune dont il devient maire. Le 1er mars 1804 il est nommé membre du Conseil d’arrondissement de Loudun. Après Villiers, il est maire de Sammarçolles de 1808 à 1840. En secondes noces, Pierre-Toussaint Bertrand épouse Emilie Gletraye-Labarre, dont il a deux filles Marceline-Angélique et Emilie-Adélaïde.
En 1813, Pierre-Toussaint Bertrand est noté comme la troisième fortune du département, juste derrière Pierre Confex Lachambre, maire de Loudun, qui est son cousin issu de germain, la grand-mère maternelle de Pierre-Toussaint Bertrand, Marguerite Gambier, étant la sœur de Pierre Gambier, grand-père maternel de Pierre Confex Lachambre. L’alliance entre les deux familles est renforcée quand Pierre-Toussaint Bertrand marie sa fille Marceline-Angélique avec son cousin Urbain, fils de Pierre Confex Lachambre.
Les Montault des Isles
Emilie-Adélaïde Bertrand épouse Charles Louis Montault des Isles. Ce dernier est le fils de Pierre Montault des Isles, premier préfet du Maineet-Loire à Angers en 1800, grâce à la protection de son ami Charles-François Lebrun, troisième Consul. Le préfet Pierre Montault (1751-1836), favorise l’accès au siège épiscopal d’Angers de son frère Charles Montault. Cette concentration des pouvoirs au sein d’une même famille est préjudiciable à la carrière du préfet, qui est révoqué en 1802. L’abbé Bernier, dont le propre candidat à l’évêché avait été évincé, n’est sans doute pas étranger à la destitution du préfet, qui retrouve la fonction de receveur particulier des finances de Loudun, qu’il occupait sous l’ancien régime. Pierre Montault décède en 1836. Son frère Charles Montault meurt en 1839. Le père Gourdon dans son oraison funèbre évoque les deux frères dans une même envolée : «Monseigneur Montault naquit dans une famille honorable, environnée de l’estime publique qu’elle se transmet de génération en génération, comme un héritage sur lequel ses principes et sa conduite lui assurent d’incontestables droits. Ce département conserve le souvenir de la trop courte administration d’un magistrat aussi bienveillant qu’intègre, élevé comme notre évêque, dont il était le frère aîné, par une mère pleine de tendresse et de fermeté, capable, pour le bonheur de ses enfants, de suppléer aux conseils et à la direction de leur père, qu’une mort prématurée avait enlevé à ses devoirs et à ses affections». L’évêque Montault des Isles avait fait construire à Loudun place de la Boeuffeterie un petit hôtel particulier décoré par le sculpteur Pierre-Louis David, père du grand Pierre-Jean dit David d’Angers. Cet hôtel depuis affecté en hôtel des Postes abrite désormais un restaurant.
La descendance et la succession de Pierre-Toussaint Bertrand
Lorsque meurt Pierre-Toussaint Bertrand le 27 janvier 1851, sa femme Emilie Jeanne Gletraye Labarre l’a précédé de deux ans dans la tombe. Leur fille Emilie-Adélaïde, épouse de Charles-Louis Montault des Iles, meurt quelques mois après son père le 22 mai 1851. Le notaire Herbault, chargé de la succession Bertrand, procède au partage des biens immobiliers, constitués de près de 2 200 hectares de terres, en composant deux lots, qui sont tirés au sort. Le lot n°1, comprenant entre autres le château et la ferme de La Jaille, le château d’Angliers et les trois métairies qui en dépendent, échoit à Emilie-Céleste, fille d’Emilie-Adélaïde, épouse de Henri Godefroy Bernard Alphonse de La Tour d’Auvergne Lauraguais. Le château de La Fuye, lequel présente bien des similitudes architecturales avec La Jaille, fait quant à lui partie du lot n°2, attribué à la tante d’Emilie-Céleste, Marceline-Angélique, épouse d’Urbain Confex Lachambre.
Emilie-Céleste, princesse de la Tour d’Auvergne Lauraguais
Charles-Louis Montault des Isles devait venir fréquemment avec son épouse Emilie-Adélaïde à Sammarçolles dans les châteaux familiaux pour expliquer l’attachement très fort de leur fille Emilie-Céleste, née en 1822, à cette commune. En 1851, Emilie-Céleste Montault des Isles épouse un diplomate, Henri Bernard Godefroy Alphonse de la Tour d’Auvergne Lauraguais. Le grand-père d’Emilie-Céleste, Pierre-Toussaint Bertrand n’a pas le bonheur de voir le grand mariage de sa petite-fi lle, décédant quelques mois avant la cérémonie. Cette même année, Emilie-Céleste fait ériger une chapelle funéraire néo-gothique sur le flanc nord de l’église paroissiale Saint-Pierre et Saint-Martial pour y abriter le caveau familial de ses ancêtres maternels.
Loin d’apprécier la vie mondaine dans les ambassades françaises en Italie, Emilie-Céleste passe pour une princesse triste, qui ne seconde pas suffi samment son époux. Jeanne Desmé de Chavigny rapporte dans ses souvenirs : «Le père Bertrand, banquier a laissé beaucoup de fortune dans deux maisons du Loudunais, ses deux filles ayant porté ses écus chez les princes de La Tour d’Auvergne Lauraguais et chez les Rochequairie par les Montault des Isles et les Confex Lachambre. Maman voyait souvent Emilie-Céleste Montault, petite-fille Bertrand, celle qui fut ambassadrice à Rome et princesse de La Tour d’Auvergne, souffrante et triste ! Le prince trouvait qu’elle ne tenait pas assez brillamment ses salons à Rome.
Elle préférait se plonger les mains dans une cuvette d’eau froide dit-on. Donc fiévreuse et peu en état de fi gurer»39.Emilie-Céleste meurt à Florence en 1857 à l’âge de 35 ans. Elle est rapatriée à Sammarçolles, où elle est enterrée dans le caveau de ses ancêtres maternels.
Le prince de la Tour d’Auvergne Lauraguais
Le mari d’Emilie-Céleste, Henri Godefroy Bernard Alphonse de La Tour d’Auvergne Lauraguais est issu de la famille de la Tour Saint-Paulet, dont les membres ont été autorisés au début du XIXème siècle à relever le glorieux nom de la Tour d’Auvergne après l’extinction de la lignée des ducs de Bouillon et princes de Sedan, dont est sorti Turenne.
Henri Godefroy Bernard Alphonse de la Tour d’Auvergne Lauraguais fait une brillante carrière dans la diplomatie sous le second empire. A l’époque de son mariage avec Emilie-Céleste, il est secrétaire d’ambassade à Rome et se voit conférer par le Pape un titre de prince romain, que Napoléon III lui autorise à porter en France. En 1855 il est ambassadeur à Turin à la Cour de Victor-Emmanuel II.
Devenu veuf, le prince de la Tour d’Auvergne Lauraguais poursuit sa carrière avec des ambassades à Berlin et à Londres. Il est aussi Président du Conseil Général de la Vienne de 1862 à 1869. Enfin en juillet 1869, il devient ministre des affaires étrangères dans l’avant-dernier gouvernement de Napoléon III. Il meurt en 1871 au lendemain de la chute du second empire à l’âge de 47 ans en son château d’Angliers. Son fils Charles Laurent Bernard Godefroy, prince de la Tour d’Auvergne Lauraguais vend le domaine de La Jaille en 1887.
Les derniers propriétaires (1887-2006)
A la fin du XIXème siècle, c’est une famille chinonaise, qui acquiert les terres de La Jaille. Henri Billouin, ancien maire de Chinon achète pour moitié la propriété avec son gendre Auguste Duchesne, originaire de Rocheteau à Sammarçolles, ingénieur de la Marine, demeurant à la Grille. Ce domaine est le siège d’un vignoble réputé de l’appellation Chinon. François-Marie-Henri-René Duchesne fils d’Auguste, vend la propriété en 1921 à son fermier Emmanuel Guérin, le château étant précisé en «ruine» sur l’acte notarié. Son fils Guy Guérin en hérite en 1947 et revend le château en 1968 à Monsieur et Madame Pithois, mais il conserve le châtelet d’entrée et les communs.
Le château
Le premier manoir au XIIIème siècle
La première référence à La Grande-Jaille est donnée par le marquis de Brisay. Selon lui, Mabile de Maulévrier, qui a épousé Tristan de La Jaille vers 1300, habite «l’hôtel seigneurial de La Jaille en la paroisse de Saint-Marçolle qui lui demeure en douaire». Il poursuit «Nous avons ici la première notion du château de la Grande-Jaille, dont les restes assez bien conservés (en 1905) présentent encore un aspect très féodal, et qu’un titre du XVème siècle qualifiera d’annexe de Beuxes».
Cet acte provenant des archives du château du Coudray-Montpensier stipule «Le fief d’Andilly relève à foi et hommage-lige de la seigneurie de La Jaille, annexe de la seigneurie de Beuxes». Pithois en déduit que le premier manoir a probablement été construit autour de 1280.
La reconstruction au début du XVème siècle
Sur un document non datéA conservé aux archives départementales de Poitiers, joliment calligraphié, on trouve une «généalogie de la maison de La Jaille originaire des provinces d’Anjou, de Touraine et de Bretagne» Quelques feuillets sont consacrés à la «Branche des La Jaille de la Tour Saint-Geslin». Que le document soit ancien ne prouve en rien qu’il soit digne de foi. Ainsi lit-on : «Pierre de La Jaille, grand chambellan du roi. Il épousa (blanc), Il fit bâtir en 1403 le château de La Jaille près Loudun». Si l’on en croit ce document Pierre III de La Jaille aurait fait construire le château deux ans avant la mort de son père. L’auteur de ces lignes ignore le nom de l’épouse de Pierre de La Jaille et lui confère une position de Chambellan du Roi, qui n’est pas rapportée par Brisay.Cependant il est un fait que le manoir initial a évolué au cours du quinzième siècle. Il subsiste de nos jours les substructions de l’étage inférieur dévolu dans le château renaissance à la domesticité et aux cuisines, mais dont l’usage pouvait être autre au quinzième siècle. Des modifications d’ouverture sont visibles de l’intérieur. A cet étage les encadrements de portes sont voûtés. Les tours témoignent également que les ouvertures ont été remaniées.
Le nouvel édifice au XVIème siècle
Selon Pithois, c’est à René II de La Jaille (avant 1500, 1557) que l’on doit la transformation de l’hôtel seigneurial de La Jaille en une demeure renaissance. Il situe la construction du château à une période maximum de 14 à 15 ans, entre 1541, date de la mort de Jeanne de Hérisson, mère de René II, qui avait la Grande-Jaille en douaire et 1555, date à laquelle René II dut vendre le domaine avec l’édifice inachevé à Louis de La Grésille pour payer sa rançon41.
Selon Eygun, «L’ancienne terre fut vendue par Gilles de La Jaille, seigneur de la Tour Saint-Gelin, à Thibault Clément, sergent royal à Loudun, et son fi ls Charles la céda le 28 avril 1577 à noble homme Nicolas Coustureau, président à la chambre de Bretagne, moyennant treize cent livres tournois [erreur : il s’agit de 13 000 livres]. Les héritiers de ce riche financier la revendirent vingt-six mille livres en 1619 ; elle avait donc bien changé entre-temps et c’est évidemment l’érection de cette riche demeure qui explique cette différence de valeur. Elle appartient ainsi au dernier quart du XVIème siècle».
Enfin si l’on se réfère aux actes de cession précédemment évoqués, il est probable que la construction soit antérieure à 1577, date à laquelle Charles Clément vend à Nicolas Coustureau la seigneurie. L’acte précise en effet que le vendeur a fait faire «un corps de logis neuf». Parmi les trois hypothèses présentées, nous privilégions cette dernière qui attribue aux Clément la paternité de la construction. Cependant, la thèse d’Eygun attribuant aux Coustureau l’édification du château renaissance est également plausible.
Le corps de logis, s’élève sur quatre niveaux soulignés par un cordon mouluré. La façade principale sur cour et les côtés latéraux sont montés en pierre de taille alors que les tours et la façade arrière sur parc sont en moellons (galluche), la pierre de taille étant réservée aux encadrements de fenêtres, corniches, corbeaux, moulures. Les quartiers de pierre sont taillés dans du tuffeau ou dans la pierre de Richemont non gélive, plus durable.
Les tours aux angles sont vraisemblablement antérieures au XVIème siècle. Les trous à fusils et les canonnières des tours sont les seuls éléments militaires de cette demeure seigneuriale à vocation résidentielle.
Les lucarnes sont typiques de la Renaissance française.
L’escalier droit central à mur d’échiffre est une innovation par rapport à l’escalier en colimaçon excentré la plupart du temps dans les tours. Il devient un élément architectural fondamental de cette seconde maniera moderna, qui triomphe en France au milieu du XVIème siècle et dont les éléments les plus représentatifs sont ceux d’Azay-le-Rideau ou de Bury.
Côté basse-cour se trouvent les communs. La partie la plus intéressante est le porche, avec sa façade et sa voûte Renaissance. En revanche la façade extérieure du châtelet avec son porche encadré de deux poivrières date du début du XVIIème siècle.
L’achèvement au XVIIème siècle
Le châtelet d’entrée
«On accède à la cour par un châtelet du XVIIème siècle, ne comptant qu’une porte charretière en plein cintre, agrémentée de deux élégantes tourelles en surplomb. L’oculus en lucarne éclairant son comble est richement décoré. De part et d’autre du châtelet sont disposés les communs, adoptant un plan en U. En fond de cour, s’impose le vaste logis quadrangulaire, flanqué de quatre tours d’angle».
Les loggias
Sur la face nord du château, une inattendue galerie couverte, du début du XVIIème siècle, relie les deux tours d’angle et abrite des latrines extérieures. La même galerie en partie ruinée, existe également sur la face sud. Ces élégantes loggias, inspirées de la Renaissance italienne, ont vraisemblablement été exécutées pour Mexme Gallet sur les plans d’un architecte et non d’un simple maître d’oeuvre.
Les élévations - ou seulement peut-être de sommaires croquis - ont pu être demandés à l’architecte, qui construisait durant ces années l’hôtel parisien de ce financier dans le Marais (1624-1627), édifice qui deviendra le célèbre hôtel de Sully. Cet architecte serait Jacques II Androuet du Cerceau, petit-fils de l’auteur du fameux recueil Les Plus Excellents Bâtiments de France et architecte du roi depuis 1617. Traditionnellement admise cette attribution de l’hôtel de Sully est renforcée par la présence de du Cerceau comme expert des travaux en 1630.
La porte d’entrée du logis
La porte d’entrée du logis principal se détache du reste des éléments. Elle est d’un style rocaille plus exubérant, encadrée de bossages en relief, entremêlés de quelques têtes, les unes riantes, les autres grimaçantes. «Tout donne à penser qu’elle faisait partie des embellissements apportés par Mexme Gallet»41. On retrouve la même facture sur l’encadrement de la petite porte du pont-levis piéton donnant sur le parc.
La peinture de la cheminée de la salle d’honneur
Le manteau de la cheminée de la salle d’honneur s’orne d’une très belle peinture «sèche», c’est à dire une peinture réalisée à même la pierre sans enduit au contraire des fresques, qui sont faites sur un enduit frais. La peinture sèche laisse deviner les joints entre les pierres. Elle apparaît morcelée à l’image d’un puzzle. Selon F. Eygun : «Les peintures d’Oiron, l’Enéide de la galerie, la cheminée où figure le combat d’Achille et d’Hector, pas plus que la mort d’Endymion sur la hotte du salon de la Grande-Jaille, ne sont le fait d’artisans locaux». Les peintures de la salle d’honneur ont vraisemblablement été commandées par Mexme Gallet à un artiste peintre parisien, tout comme les plans des loggias extérieures seraient dus à l’architecte, qui avait en charge la construction de son hôtel particulier à Paris.
La chapelle castrale
De la même époque date également le pavillon qui ferme la cour d’honneur au nord. Ce pavillon de plan carré, sur deux niveaux dotés de canonnières, a servi de chapelle privée aux châtelains du lieu. L’intérieur a conservé le commencement des croisées d’ogive gothique. La haute toiture s’inscrit dans la tradition du début du XVIIème siècle. Les murs sont en blocage de maçonnerie. Les angles sont en appareil à taille de refend. Outre les chaînes d’angles, les murs comportent chacun deux chaînes harpées intermédiaires. Un bâtiment semblable à la chapelle existait pour fermer symétriquement la cour d’honneur au sud. Il a disparu.
Il ne figure déjà plus sur le cadastre napoléonien de 1838. Seuls les soubassements subsistent du côté des douves.
Cette chapelle n’est plus sanctuarisée depuis deux siècles au moins. Consacrée du temps des premiers seigneurs de La Jaille, on ne sait à quel saint elle fut vouée. Il se peut que ce soit sainte Catherine, patronne favorite de la famille de La Jaille. Toujours est-il qu’en 1619, des reliques sont emportées par François Coustureau l’acte précisant qu’est exclu de la vente «ce qui est dans la chapelle où il y a des reliques»E. Cette disposition révèle des scrupules de bons catholiques voulant soustraire des reliques à l’adepte de la religion réformée, qu’est Mexme Gallet, mais ces reliques revêtaient-elles une plus grande importance ? Est-il imaginable que la chapelle de La Jaille ait pu abriter une relique issue de la Sainte Chapelle des Montpensier à Champigny-sur-Veude, qui pourrait expliquer la clause d’emport spécifiée par François Coustureau ? Il suffit en effet qu’un linge ayant enveloppé une véritable relique ou tout autre objet conservé avec celle-ci soit consacré par un évêque pour qu’il devienne à son tour une relique. Une telle duplication aurait été possible à l’intendant du duc, mais rien n’autorise à penser que Nicolas Coustureau ait doté sa chapelle privée de reliques christiques.
Le pigeonnier
Quant au pigeonnier, ou fuye, selon la terminologie locale, qui flanquait la face sud-ouest du bâtiment, il comptait entre 1 500 et 1 800 boulins, ce qui en faisait l’un des plus importants du Loudunais. Sachant qu’un boulin correspondrait à un arpent de terre et que l’arpent de Loudun mesurait 63 ares (12 boisselées de 5,28 ares), on peut évaluer l’étendue de la seigneurie à un millier d’hectares. Cette superficie représente une borne supérieure, car les propriétaires outrepassaient souvent les droits à construire afin de paraître plus riches qu’ils ne l’étaient. Cependant quiconque avait construit un trop grand nombre de boulins sans pouvoir faire la preuve de la superficie de ses terres, était condamné à détruire son colombier à ses frais, sanction de nature à éviter des abus trop manifestes.
Le pont-levis piéton
Mexme Gallet fait construire un pont-levis à contrepoids du côté du parc. Pour cette réalisation il sollicite et obtient une autorisation du roi Louis XIII. La lettre patente du roi précise «pour la commodité et la décoration dudit lieu». Le pont-levis ne doit plus être un moyen de protection, mais est toléré en tant que dispositif ornemental. De même que les tours, qui subsistent du précédent manoir, il affirme la position seigneuriale du propriétaire. En effet «le système défensif, peu développé était complété par quelques canonnières percées dans [ses] tours. La Grande Jaille était avant tout une plaisante résidence».
Le parc
En 1637 le Châtelet de Paris prononce la saisie des biens de Mexme Gallet. l’acte d’adjudication, très complet, décrit chaque lot de terre. En ce qui concerne «la maison, terre et seigneurie de La Jaille», sont évoquées les constructions «consistant en bâtiments de portail, corps d’hôtel, pavillons, haute et basse cour, corps de logis dans la basse cour, granges, cellier, pressoir, grenier, colombier, parc dans lequel sont les jardins, garennes, bois de haute futaie, sainfoin, vignes, le tout tenant ensemble de murailles, contenant vingt arpents ou environ». C’est ainsi à cette époque un enclos de plusieurs hectares, qui constituait le parc entourant la demeure. C’est huit fois la contenance du parc évoquée dans l’aveu de 1492. On mesure ainsi l’ampleur qu’avait prise la seigneurie avec ses derniers propriétaires.
Description de la Jaille en 1638
Un an après l’acquisition de la seigneurie de La Jaille par François de La Barre, une description du logis figure sur un document officiel. C’est un état des lieux à l’issue des travaux réalisés par Mexme Gallet. Cet acte entre dans le cadre de la procédure engagée par Jean Canaye, seigneur des Roches au sujet de l’hommage qu’il prétend lui être dû par le nouveau propriétaire François de La Barre. «Les parties concernées, les experts nommés par le bailly de Loudun, la chambre des comptes, se sont transportées à cheval de Loudun au bourg de Sammarçolles, distant d’une lieue et rendent leur rapport : Premièrement, nous nous sommes transportés en la maison et seigneurie de La Jaille, consistant en corps de logis, bâti et revêtu la plupart de douves, sept chambres à feu, compris la salle couchée de peinture et les cheminées dorées, les offices étant dessous, greniers, fuies, basse cour autour, bâtiments avec le pont-levis où sont jardins, cour, grenier, clôture et vignes».
Les modifications au XVIIIème siècle
Le grand étage
Les Borstel ne modifient pas les extérieurs de la Grande-Jaille. En revanche l’intérieur fait l’objet de transformations au XVIIIème siècle. Au premier niveau les deux cheminées de la partie sud, située à droite de l’escalier, sont revêtues de stuc.
La salle d’honneur de la partie nord, à gauche de l’escalier, est cloisonnée afin d’aménager un couloir desservant un premier salon avec une fenêtre sur parc et un second salon en lanterne dans la partie du fond où est conservée la grande cheminée Renaissance. Il ne subsiste pas de traces de cheminée sur le mur jouxtant la montée d’escalier dans la première des deux pièces ainsi constituées. Il est possible que cette pièce ait été chauffée par un poêle en faïence comme cela s’est beaucoup fait au XVIIIème siècle. Malgré les restaurations effectuées au XXème siècle et la restitution de la salle d’honneur, les traces de ce cloisonnement sont encore visibles sur la poutre maîtresse médiane ainsi que dans la maçonnerie. Cette salle d’honneur a retrouvé en grande partie son aspect d’origine avec ses poutres et solives peintes, qui avaient été recouvertes de couches successives de chaux. La cheminée, située sur le pignon nord, est entièrement peinte, la partie inférieure et les encadrements en faux marbre tandis que le manteau conte l’histoire d’Endymion.
Les chambres
Au deuxième niveau au dessus de la salle d’honneur, existait à l’origine une deuxième salle de même dimension, mais avec une cheminée à l’opposé contre le mur jouxtant l’escalier. Cette cheminée Renaissance de dimension équivalente à celle du premier niveau existe encore, mais la peinture est assez dégradée. Cette salle haute devait être la chambre du seigneur de La Jaille. Elle est encore compartimentée, de la même manière que le fut la salle d’honneur du niveau inférieur. A ce niveau la transformation a subsisté avec un petit couloir desservant une première chambre où se trouve la grande cheminée Renaissance peinte, à l’opposé de celle du niveau inférieur et une chambre en lanterne, dans laquelle se trouve une cheminée d’époque XVIIIème siècle, située au-dessus de la cheminée d’Endymion.
La réfection du pont-levis
Dans l’encadrement de la porte du pont-levis piéton, a été gravée dans la pierre l’inscription suivante : «juin 1774, le pont a été refait par ordre de Messire Pierre de Beauvollier». Il s’agit du père de la jeune propriétaire Jeanne-Esther, laquelle avait hérité le château de Madame de Beaumont. Ce dernier assurait la gestion des biens de ses enfants mineurs jusqu’à leur majorité. Sur une gravure postérieure montrant le château côté parc, on ne distingue pas de pont-levis, mais seulement une passerelle inclinée descendant de la porte et enjambant les douves pour atteindre le parc.
La déchéance du bâtiment à la fin du XIXème siècle
En 1846, l’historien loudunais Arnault-Poirier classe les «monuments guerriers» loudunais dont les «petites forteresses» aux nombres desquelles il range la Grande-Jaille. Au cours du XIXème siècle, le château n’est plus habité par ses propriétaires. Emilie-Céleste Montault des Isles est la dernière qui s’y intéresse. En effet dans le bail aux époux Dudoy de 1852, elle fait stipuler dans l’acte que le château et la cour d’honneur sont réservés à son usage. Après sa mort en 1857, son mari le prince de la Tour d’Auvergne Lauraguais et son fils, qui résident en leur château d’Angliers, gèrent l’antique seigneurie de La Jaille comme leurs autres terres de rapport. La dernière image connue de La Grande-Jaille avant la ruine date de 1873.
C’est un dessin d’Alexis Mauflastre, conservé aux archives régionales du Poitou. On y voit l’altière silhouette de l’édifice, avec la galerie sud encore intacte.
Les Duchesne-Billouin achètent les terres de La Jaille en 1887, mais ne s’y établissent pas et cessent d’entretenir le château. Aussi à la fin du XIXème siècle, le château, qui n’est plus jamais habité, subit alors le sort de nombreuses demeures converties en fermes. Le pavillon Louis XIII, qui subsiste au nord-ouest devient une étable, tandis que la partie ouest du château sert de poulailler. L’étage est utilisé en remise pour le grain, comme en attestent les traits de comptage gravés dans la pierre à l’entrée des pièces. Plus grave aux alentours de 1913 la partie sud-ouest s’effondre sur la cour d’honneur. La date, à une année près, est connue grâce au témoignage de Maurice Hérault, vacher des Guérin. Venant remorquer des betteraves stockées dans le château, il évite de justesse l’accident. Entendant le bruit précurseur de l’effondrement de la façade, il lâche la brouette et court talonné par les pierres de l’édifice qui s’écroule. Une photographie de cette époque prise de la poterne montre la cour avec en fond la moitié nord du château.
Quel spectacle navrant offre cette vue : fenêtres à meneaux démontées, escalier en fer à cheval ruiné, façade détruite et frontons écroulés des lucarnes. Le pavillon sud-ouest, symétrique de l’ancienne chapelle gothique a disparu, comme a disparu à cette époque le pigeonnier, qui était encore debout quelques années auparavant, comme l’attestent les croquis de Charbonneau-Lassay23. En revanche, vu du Nord le château présente toujours un aspect très «Belle au bois dormant».
Le sauvetage au début du XXème siècle
En 1926, Louis Charbonneau-Lassay, historien et homme de lettres du Loudunais, est nommé correspondant de la commission des Monuments historiques. A son initiative, une procédure de classement du château de La Jaille est entamée. L’architecte Balleyguier est chargé de réaliser des plans. Le 7 mai 1927, l’architecte en chef des Monuments historiques Alponse Goubert remet ces plans à la commission, en les accompagnant d’une série de photographies des vestiges du monument. Lors de sa séance du 2 juillet 1927, la commission adopte le principe du classement et demande à Alphonse Goubert de chiffrer le coût des travaux conservatoires destinés à protéger la partie subsistante. Dans son rapport du 21 décembre 1927 adressé à la commission, l’inspecteur général des Monuments historiques Ruprich-Robert préconise d’exécuter sans plus tarder ces travaux, ce qui suppose que l’édifice soit classé. Il ajoute : «Si le propriétaire n’a pas consenti, il faudrait poursuivre le classement d’office». Lors de sa séance du 4 février 1928, la commission décide de classer le château en recherchant l’accord du propriétaire Emmanuel Guérin. Dans un courrier du 22 mai 1928 adressé à Edouard Herriot, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, Emmanuel Guérin donne enfin son consentement à condition qu’il n’aurait rien à débourser. Le château est alors classé le 29 juin 1928 et les travaux d’un montant de 23 463,74 francs sont effectués en totalité aux frais de l’état. Le château est partiellement sauvé.
La renaissance à la fin du XXème siècle
Malgré le sauvetage par l’état en 1928 et faute d’entretien ultérieur, l’inexorable ruine se poursuit. En 1965, on peut lire dans un ouvrage consacré à l’Art des Pays d’Ouest : «bientôt le magnifique château de la Grande-Jaille, à Sammarçolles, ne sera plus qu’un souvenir. C’était un quadrilatère terminé aux angles par des tourelles élégantes, une galerie à l’extrémité du premier étage, les lucarnes gracieusement sculptées, des salles peintes à vastes cheminées décorées de tableaux allégoriques, l’histoire d’Endymion encore en assez bon état, par exemple, enfi n un très beau porche, à deux tourelles et fronton classique, en faisaient une somptueuse demeure. Une bonne moitié de la toiture est désormais écroulée et nos petits-fi ls ne pourront plus jouir de ce qui fut l’une des perles de la province ». Heureusement dès l’année suivante en 1966 le château est acquis par Mr et Mme Pithois. Ils entreprennent dès lors avec le concours du service des Monuments historiques, des travaux importants de réfection, qui s’échelonnent sur une quarantaine d’années. Ils font reconstruire la partie sud du château effondrée et inscrire l’ancienne chapelle à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques en 1969. En 2012 la famille Guérin fait inscrire le châtelet d’entrée et les communs.










