
Piotr Graczyk, professeur de Mathématique à l’université d’Angers, a ouvert le colloque en donnant ensuite la parole à Bruno Castanier, vice-président Valorisation de l’université d’Angers. Ce dernier a prononcé une courte allocution de bienvenue.
Bruno Chanetz a ensuite introduit le colloque en prononçant le discours suivant :
« Alumni-ONERA, l’association des docteurs de l’Office national d’études et de recherche aérospatiales, est heureuse de coorganiser ce colloque, avec l’université d’Angers. Son président Nicolas Rivière interviendra cet après-midi pour évoquer Descartes et l’optique. Eneffet René Descartes dans la tradition des humanistes de la Renaissance, fut à la fois savant et philosophe. Les multiples facettes de son génie seront abordées aujourd’hui.
L’érudit Samuel Sylvestre de Sacy écrit : « René Descartes est né le 31 mars 1596 dans le bourg de La Haye (aujourd’hui La Haye-Descartes) 2 , du côté poitevin de la frontière Touraine-Poitou : les deux provinces se le sont disputé plus tard, tandis que la Bretagne le revendiquait à son tour, motif pris de ce qu’il pouvait avoir été conçu à Rennes ». Plus sûrement sont attestés plusieurs séjours de Descartes dans la région Nantaise, à Sucé-sur-Erdre, au château de Chavagne, propriété de la seconde épouse de son père, puis de son demi-frère Joachim.
Il fit ses études à La Flèche et à Poitiers. Aussi est-ce véritablement un homme du grand ouest français, même si cette expression géographique est très moderne. Angers est donc parfaitement légitime pour accueillir ce colloque, la ville pouvant revendiquer d’être le barycentre pondéré des différents lieux de la jeunesse de Descartes. Je laisse au professeur Piotr Gracyk, à l’origine de ce colloque, le soin de déterminer les poids à accorder aux différents lieux évoqués !
Au cours des études scolaires, c’est Descartes, le mathématicien, qui apparait en premier lieu avec le diagramme cartésien, enseigné dès le collège. Puis le lycéen découvre le physicien avec les lois de l’optique, et enfin le philosophe. Penseur de la raison, on le croit homme de cabinet. Pourtant ce fut aussi un homme d’action. « Descartes est le contraire de la plupart des cartésiens » ose Paul Guth, qui poursuit : « rien dans sa vie est raisonnable », car ce savant rationaliste fut aussi un aventurier et un soldat.
Son portrait par Franz Hals est celui d’un homme de plume et d’épée. Il figure sur le billet de 100 francs, reproduit sur le programme de ce colloque. Car Descartes fait partie du club désormais fermé des Français illustres, ayant leur effigie sur un billet de banque. Il fut le troisième de la série, en 1944, puis 20 autres seulement suivirent. La fin du franc, en 2001, mit un terme à cette belle galerie de portraits, parmi lesquels on trouve aussi son voisin poitevin : le cardinal de Richelieu. Pour les billetophiles, mentionnons encore qu’il partage cette notoriété avec l’autre savant philosophe du XVIIe siècle : Blaise Pascal.
Comme lui, Descartes eut – et avant lui – sa nuit révélatrice le 10 novembre 1619, où il lui sembla que « du haut du ciel l’esprit de vérité descendait en lui ». Par la suite le cardinal de Bérulle l’incita à consacrer sa vie à construire une philosophie en accord avec la foi. Ce qu’il fit durant les vingt années, où il résida en Hollande.
Car depuis l’aube de sa 23 e année, il n’aura passé dans son pays natal - en totalisant les divers séjours qu’il revint y faire - que 6 ans sur les 32 ans qu’il lui restait à vivre.
Il figure parmi les plus grands représentants de ce grand siècle classique que fut le XVIIe siècle Français. Ce colloque vise à rappeler son œuvre et à l’inscrire dans les développements contemporains, tant en physique qu’en philosophie.
Permettez-moi de terminer en remerciant chaleureusement Piotr Graczyk, grâce à qui cecolloque peut se tenir aujourd'hui au sein de l’université d’Angers. »

La première session de ce colloque (matinée) était scindée en deux parties : la première consacrée à la jeunesse de Descartes, plus précisément à l’influence déterminante qu’ont eu ses jeunes années sur la suite de sa vie, et la deuxième aux rapports de Descartes avec les mathématiques.
La première communication de ce colloque « La jeunesse de Descartes en pays de la Loire, une inspiration critique » a été présentée par Francis Métivier, docteur en philosophie et enseignant au lycée Duplessis-Mornay de Saumur. F. Métivier est également auteur de livres de philosophie, avec – entre autres ouvrages - une bande dessinée consacrée à Descartes : « René le philosophe ».
Il est aussi musicien et créateur de Rock’n'Philo, un spectacle mêlant rock et philosophie où les idées des philosophes sont illustrées par des morceaux rock et pop qu’il interprète lui-même. Deux exemples, avec la chanson des Pixies "Where is my mind" illustrant la conscience selon Descartes et avec le célèbre tube de Supertramp « The logical song » que F. Métivier associe à J.J. Rousseau.
Dès son plus jeune âge, Descartes est un enfant curieux, qui s’intéresse à tout, pose beaucoup de questions, au point qu’en visionnaire son père l’appelait « mon petit philosophe ». F. Métivier s’est attaché à montrer en quoi la jeunesse de Descartes eut une influence déterminante sur son œuvre. Descartes a vite quitté son lieu natal en Touraine et ce "dépaysement" géographique a influencé sa pensée philosophique. Descartes fut perpétuellement en mouvement : il suit l’enseignement des Jésuites au collège Henri IV de La Flèche, puis obtient une licence en droit civil et canonique à l'université de Poitiers. Cependant il ne reste pas en France, où il aurait pu jouir du fruit de ses études, mais s'initie au métier des armes aux Pays-Bas, puis s’enrôle dans l’armée catholique du duc de Bavière. Il termine sa vie à Stockholm. Son génie c’est aussi d’avoir su rompre avec la routine, lui qui fut savant, aventurier et soldat.
Lors de sa nuit mystique de 1619, Descartes fait trois rêves délirants. Il se réveille fiévreux, « le cerveau en feu » dit-il, pris d’hallucinations. Et son intuition des abscisses et des ordonnées (diagramme cartésien) viendrait précisément de ces trois rêves. Pour Descartes, « il n’y a pas d’autres voies qui s’offrent aux hommes pour arriver à une connaissance certaine de la vérité, que l’intuition évidente et la déduction nécessaire » : importance de l’intuition, à démonter ensuite dans le cadre d’une démarche scientifique. F. Métivier conclut sa présentation en disant à l’auditoire qu’il faut impérativement lire les méditations métaphysiques.
La seconde communication « Descartes, itinéraire d’un gentilhomme poitevin » a été présentée par Claudine Chevallier, titulaire d’un doctorat de philosophie sur J.J. Rousseau. C. Chevalier fut enseignante en Terminales puis en classes préparatoires et a publié de nombreux articles. Aujourd’hui en retraite, elle anime des ateliers de philosophie et culture générale à l’Université de Poitiers, mais aussi des conférences et interventions, notamment au centre pénitentiaire de Vivonne-Poitiers. Bien que né en Touraine, Descartes se considérait lui-même comme René le Poitevin : il a possédé la métairie du Perron à Availles-en-Châtellerault, qu’il tenait de sa mère.
C. Chevalier a évoqué l’enfance de Descartes et le regard rétrospectif qu’il porte sur ses années de jeunesse, avec en filigrane, l’influence sur son œuvre. Des premiers pas de l’enfant René à ceux du philosophe et scientifique Descartes, C. Chevalier a montré comment l’esprit de ce génie s’est formé et développé. Son ancrage familial, son éducation, ses rencontres, ses rêves, ses projets évoqués permettent de suivre et éclairent le lent et intime cheminement de sa pensée jusqu’à sa maturation. Issu d'une famille de la petite noblesse poitevine, René Descartes est le troisième enfant de Joachim Descartes, conseiller au parlement de Bretagne à Rennes et de Jeanne Brochard. Sa famille jouissait d’une certaine aisance financière, ce qui permettait au jeune « sieur du Perron » d’être éduqué à la maison, par des précepteurs.
Descartes pensait que sa mère était morte en le mettant au monde, alors que c’est lors de la naissance de son frère cadet que sa mère mourut. S’en est-il culpabilisé ? Quelques traits de sa personnalité : Descartes s’habillait comme un bourgeois, pour ne pas se distinguer et se mettait plutôt en retrait et ne voulait pas que l’on communique sa date de naissance, afin que les faiseurs d’horoscopes ne puissent pas s’en emparer. C’est lors de sa nuit mystique que s’ouvre le cheminement vers les grandes découvertes scientifiques et vers la voie de la méthode. Son « Discours de la Méthode » fut publié en 1637 et cela en français afin que sa lecture soit accessible à tous y compris femmes et enfants.

A travers une communication intitulée « Descartes au cœur de l'embrasement des mathématiques et des sciences de la nature au XVIIe siècle », un premier éclairage est présenté par Vincent Jullien, professeur émérite en philosophie et histoire des sciences à l'Université de Nantes, spécialiste du 17e siècle. V. Jullien est aussi chercheur au Centre Atlantique de Philosophie et associé à l'Institut d'Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques des Mathématiques et de la Physique, une unité mixte de recherche de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et du CNRS. Il est auteur de plusieurs ouvrages, dont l’« Histoire des sciences pour les nuls ».
Si Descartes est très connu et reconnu en tant que philosophe, V. Jullien dresse le constat qu’il est en revanche largement sous-estimé pour ce qui concerne ses œuvres et réalisations scientifiques. V. Jullien a donc plaidé la cause de Descartes en montrant qu'il fut aussi l'un des plus grands y compris dans le domaine des mathématiques, de la physique et de la cosmologie. Voici quelques exemples. A part sa géométrie, Descartes n’écrivit aucun traité de mathématiques. Pour autant, on trouve dans sa correspondance énormément de textes attestant sa parfaite maîtrise des mathématiques infinitésimales. C’est Descartes qui, le premier, défendit et publia le principe de l’inertie dans sa généralité. A partir de ce moment, ce principe est accepté et se répand. Même s’il ne va pas jusqu’à s’affirmer copernicien, Descartes n’adhère pas à la théorie de Tycho Brahe, selon laquelle le Soleil et la Lune tournent autour de la Terre immobile, tandis que Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne tournent autour du Soleil. Pour lui, le soleil et les étoiles sont de même nature et la vie. Il jeta une lueur particulière sur la question de planètes semblables à la Terre et d'une possible vie extraterrestre sur ces dernières.
La première session du colloque s’est achevée avec la communication d’Alain Herreman, enseignant-chercheur à l'université de Rennes et membre de l'Institut de Recherche Mathématique de Rennes, et historien des mathématiques : « La géométrie de Descartes ».
Avec « La Dioptrique » et « Les Météores », « La Géométrie » est l'un des trois essais publiés en 1637 par René Descartes conjointement avec son « Discours de la Méthode ». Descartes y présente une science nouvelle, permettant d'obtenir des idées claires sur n'importe quel sujet. Il a en effet l’ambition de résoudre tous les problèmes de géométrie et est le premier à proposer l'idée d'unir l'algèbre et la géométrie dans une même discipline.
L’après-midi était consacrée à la philosophie, la médecine et l’optique contemporaine.

La première intervenante de l’après-midi Laurence Vanin, traita de « Descartes, philosophe pour le XXIe siècle ». Elle a créé et dirigé la chaire « Smart City : Philosophie et Ethique » de 2018 à 2023 à l'université de la Côte d'Azur. Elle avait participé au colloque sur Les Nouvelles mobilités, organisé à Meudon en 2022 par Alumni-ONERA. Laurence Vanin est désormais titulaire de la chaire « Ethique des crises des organisations, pour les territoires » (ECOT) au centre de recherche de la Gendarmerie Nationale à l’Académie militaire de la Gendarmerie nationale (Melun). C’est au titre de la chaire ECOT qu’elle intervint lors du présent colloque, la leçon inaugurale - à laquelle nous assistions - ayant eu lieu la semaine précédant le colloque, soit le 17 octobre 2025, à la caserne de la Garde républicaine, boulevard Henri IV à Paris. Début 2025, lorsque nous lui avions demandé d’intervenir sur Descartes à Angers, elle avait accepté avec enthousiasme, appréciant le philosophe à qui elle avait consacré un livre avec support audio sous la bannière « La philo ouverte à tous ». Elle a montré, au cours de sa conférence, combien la philosophie de Descartes était bien vivante au cœur des questions éthiques que soulève la problématique des robots intelligents, lesquels arrivent à grands pas pour nous servir et suppléer à nos infirmités ou à notre paresse. Sa démonstration utilisait des vidéos, où des robots - acquis dans le cadre de ses cours - lui donnaient la réplique. Nous avons assisté à un feu d’artifice de philosophie amusante, loin des clichés rébarbatifs que cette matière véhicule parfois.

La seconde intervenante, Malgorezata Truchan, médecin à l’hôpital de Saumur, a traité d’un aspect méconnu des travaux de Descartes, ceux afférant à la médecine. Avec son regard aigu de médecin hospitalier, elle a évoqué magistralement les différents épisodes de sa vie, où Descartes – à défaut de pratiquer la médecine proprement dite – œuvra au service de ses contemporains, avec un œil critique et une volonté constructive, dans le but d’améliorer la médecine de son temps.
A la fin de cet exposé original, elle conclut en rappelant que le Saint-Siège, comme Louis XIV, condamnèrent le cartésianisme. En 1674, l’université d’Angers, fut notamment réprimandée du fait que les enseignants professaient la philosophie cartésienne : « Nous avons été depuis informé, écrit le Roi-Soleil, que dans l’université de notre ville d’Angers, on enseignait les opinions et les sentiments de Descartes et, comme dans la suite cela pourrait causer à notre royaume quelque désordre, nous faisons cette lettre, pour vous mander et ordonner très expressément d’empêcher et faire défense de notre part aux professeurs de ladite université, de continuer de faire lesdites leçons en quelque sorte et manière que ce soit … ».

Après une pause, la parole fut donnée au dernier intervenant de la journée, Nicolas Rivière, directeur de recherche à l’ONERA et président d’Alumni-ONERA, qui développa une passionnante conférence sur « L’optique et les lois de Descartes ».
Cet exposé débuta par le rappel des lois de Descartes sur la réflexion et la réfraction, avec un diaporama didactique de grande qualité. Nicolas Rivière nous fit admettre que les lois - dites de Descartes dans les années 70 lorsque nous étions au lycée - étaient actuellement enseignées sous le vocable de lois de Snell-Descartes, les deux savants étant reconnus pour les avoir simultanément et indépendamment établies. Cependant Willebrord Snell aurait l’antériorité de la publication.
La suite de l’exposé montra toutes les applications que ces lois autorisent de nos jours. La conférence était illustrée par les nombreuses applications sur lesquelles l’ONERA travaille dans le domaine de la détection et de la surveillance.
Piotr Graczyk a ensuite conclu le colloque, dont les actes seront publiés aux Presses universitaires de Rennes. Ce recueil promet d’être passionnant, l’ensemble des intervenants ayant accepté de fournir un article. Bruno Chanetz a salué la présence de Jacques Rao, conseiller à la Commission nationale française pour l’UNESCO (CNFU) tout au long de cette journée et dès hier soir lors du dîner réunissant les organisateurs et les intervenants. Il l’a remercié pour sa fidélité à nos évènements. Jacques Rao était également venu à Loudun en 2022 lors du colloque sur Ismaël Boulliau.
Suite à la clôture du colloque, Bruno Chanetz et Piotr Graczyk ont rendu hommage à notre ami Conor Maguire, ancien délégué national irlandais auprès de la Commission Européenne dans le domaine de la politique de recherche scientifique. Il avait eu l’initiative d’organiser à Saumur en 2017 le premier colloque « histoire et science » sur le mathématicien Abraham de Moivre. En 2022, il intervint à Loudun lors du colloque SHPL sur Ismaël Boulliau. Une minute de silence a été faite en son honneur et divers témoignages provenant des membres de la communauté des colloques « histoire et science » ont été lus.